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Nov 24 2018

La guerre de Ruth en Allemagne de l’Est

Ruth Sussmuth est née le 1er septembre 1928 à Cottbus, à environ 125 km au sud de Berlin. Prise en tenaille entre Russes et Américains, cette partie de l’Allemagne est passée à l’Est en 1949 dans la nouvelle
RDA. Dans un récit poignant, Ruth Peyroutet qui a plusieurs fois cotoyé la mort, raconte son parcours. Le décès prématuré de sa mère, les bombardements, les persécutions de sa belle-mère, une tentative de passage à l’ouest avortée, l’occupation Russe,  la fuite en Angleterre, la rencontre avec Albert Peyroutet et enfin son arrivée à Aubertin. Elle a accepté de publier ce récit que nous vous proposons de découvrir sous forme de feuilleton durant les dix jours qui viennent.

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Ces pages n’ont pas été écrites pour émouvoir ni pour faire sensation. Elles sont un simple témoignage. Je considère que j’ai eu une enfance parfaitement normale. J’étais la plus jeune de trois. Egon, l’aîné, est né le 10 avril 1921, à Peitz. Puis est venue ma sœur Edith, le 7 décembre 1923, à Eichwege, où ma mère était en visite chez ses parents. Moi, je suis arrivée à retardement, le ler septembre 1928, à Cottbus. Entre Edith et moi, un petit garçon, né le 16 novembre 1926, aurait dû s’appeler Erwin. D’après ma mère, il n’a vécu que deux heures, et il a été déclaré mort-né.

La maladie et la mort de Maman

Maman a été longtemps malade. Elle est restée trois mois à l’hôpital. Le jour de son retour à la
maison, je me suis couchée à côté d’elle et je suis restée là blottie jusqu’au soir. Sa jambe n’était pas encore complètement guérie. Deux fois par semaine, il fallait retourner à l’hôpital pour renouveler le pansement. Il ne passait pas d’autobus ni de tramway dans notre quartier, et Maman ne pouvait pas encore monter à bicyclette. Alors, on la mettait dans une petite charrette. D’habitude, c’est Egon qui la tirait, avec le chien attelé devant.

Enfin, Maman a été guérie, mais sa jambe était devenue plus courte que l’autre. Cependant, avec
une bonne semelle, elle pouvait remarcher ! Un an après cet accident,
Maman s’est sentie très fatiguée. Sa rate commençait à gonfler. Après quelques examens et radios, le diagnostic est tombé : elle avait une leucémie. Les visites à l’hôpital ont recommencé pour un traitement par rayons, et les séjours se sont faits de plus en plus longs. Cela a duré un an, puis elle s’est sentie de nouveau très faible. On nous a appelées d’urgence à l’hôpital, ma sœur et moi. J’avais neuf ans et demi. Maman savait qu’il n’y avait plus rien à faire pour elle, et elle a souhaité rentrer mourir à la maison.

Nous, les enfants, nous savions très bien ce qui se passait. Un temps très pénible a commencé
pour nous tous. Une mère mourante luttait contre la douleur, dans un combat sans espoir ; les enfants se disputaient. Maman avait fait installer son lit dans la salle commune pour pouvoir participer un peu
à la vie de famille. Je n’oublierai jamais le jour où elle a demandé un couteau : elle voulait se le planter dans le ventre pour soulager ses douleurs insoutenables. Sa rate était tellement gonflée qu’elle comprimait tous les organes de son corps. On aurait dit qu’elle était
enceinte de neuf mois. Elle est morte quelques jours plus tard, au milieu de la nuit. Elle n’avait pas trente-sept ans.

Pendant la maladie de Maman, nous avions, bien sûr, une bonne. Son nom était Schauder. Elle avait à peu près trente ans et croyait sans doute pouvoir se marier avec Papa. Nous, les enfants, nous essayions d’imaginer comment nous nous comporterions avec une belle-mère, si jamais nous devions en avoir une. Moi, je voulais clouer sa jupe à sa chaise pour qu’elle ne puisse pas nous attraper. Non seulement nous nous rappelions toutes les histoires de marâtre des contes de fée, mais nous inventions les nôtres. Fräulein Schauder, notre bonne était d’une « délicatesse » telle qu’elle a teint nos vêtements en noir une semaine avant la mort de Maman, et cela devant elle, pour que nous soyons prêts pour l’enterrement. Maman a dit qu’elle aurait au moins pu attendre qu’elle soit morte. Peu de temps après, elle nous a laissés en plan, et nous sommes restés seuls.

En 1938,  un mois avant le décès de maman, je suis la plus petite devant, avec papa, maman, mon frère Egon et ma sœur Edith, .

Martha Schmidtke -Déménagement à Harnischdorf

Avant de partir au travail, Papa m’a dit un jour qu’il ramènerait quelqu’un le soir. Il est arrivé très tard, et j’étais au lit depuis longtemps. Il m’a appelée pour me présenter notre nouvelle bonne. Je n’oublierai jamais ce tableau : elle était assise sur une chaise, la tête penchée de côte, et me regardait sans expression, comme une bécasse. Il a fallu que je lui serre la main et que je lui dise bonsoir, comme c’est l’usage. Moi, je ne souhaitais qu’une chose, retourner aussi vite que possible dans mon lit. Cest comme ça que Martha Schmidtke est entrée dans notre maison et dans notre vie. Vite, je me suis aperçue qu’elle était davantage que notre Fräulein : elle était venue pour remplacer Maman. C’etait en automne 1938, j’avais juste dix ans.

Nous, les enfants, nous ne faisions pas attention à la situation politique. Le ler septembre 1939, jour de mon onzième anniversaire, a commencé la deuxième guerre mondiale. Le lendemain, Papa a été mobilisé, parce qu’il n’avait pas encore quarante-cinq ans. Quelques jours plus tard, ce fut le tour de notre instituteur. Il ne devait jamais revenir. En novembre, Papa est venu quelques jours en permission. Lui et Martha se sont mariés en vitesse, pour profiter de la dispense de formalités en faveur des mobilisés.

Papa était parmi les troupes Allemandes sur le front de Pologne

Papa est reparti à la guerre. Il était sur le front de Pologne, dans le service de santé. Plus tard, il nous a raconté que les troupes polonaises résistaient très fort. Les Allemands avaient beaucoup de pertes et ils ont dû reculer. Des blessés suppliaient qu’on ne les abandonne pas. Les brancardiers sont allés les chercher sous les feux croisés qui les obligeaient à courir courbés. De cette façon, ils ont réussi à regagner leurs lignes. Mais après ça, Papa a ressenti de très fortes douleurs à la poitrine qui l’empêchaient de respirer. Son coeur n’avait pas supporté ces efforts extrêmes. On l’a renvoyé vers l’arrière, et après de nombreux examens médicaux il a été reconnu comme invalide de guerre. On ne l’a revu qu’à Pâques 1940.
A la maison, l’attendaient encore l’arbre de Noël et ma petite sœur Margitta, née le 2 décembre 1939. C’est moi qui étais allée chercher la sage-femme. J’ai dû manquer l’école. ll fallait que j’aide aux travaux de la maison, laver les couches, etc.

La vie à Harnischdorf

Ma belle-mère ne faisait que se plaindre de moi. Elle me grondait continuellement et me battait pour un rien. Cependant, je ne me suis jamais plainte à mon père. ll ne se passait guère de jour sans que je sois battue. Bien sûr, les coups n’avaient aucun effet sur moi.

Hitler avait décidé que chaque garçon ou fille âgé de quatorze à dix-huit ans devait travailler une année à la campagne. Pour les garçons, c’était la plupart du temps ce qu’on appelait un Arbeítsdíenst (chantier de jeunesse agricole). Nous, les filles, nous étions envoyées chez des fermiers. Mais, si ces demiers étaient sélectionnés selon leurs compétences professionnelles ou pour des raisons politiques, je ne sais. Cela ne m’interessait guère à ce moment là. Toujours est-il que j’ai été affectée chez le maire du village voisin, qui était charron et chef de la section locale du parti nazi. Ainsi j’ai commencé ce qu’on appelait la Pflichtjahr le ler avril 1943.

Sur cette photo d’un de mes premiers camps nazi en 1941, je suis à gauche.

Premier emploi

Papa s’est chargé de me procurer une place d’apprentie. ll m’a trouvé quelque chose dans l’administration militaire. Le premier mois, j’ai travaillé dans le même bâtiment que lui. Ensuite j’ai été transférée, car il était interdit qu’un père et sa fille travaillent dans le même service. J’étais avec une autre fille qui s’appelait comme moi Ruth. On m’a envoyée au service du ravitaillement, qui se trouvait derriere la gare. Malgré mes quinze ans, j’avais l’air d’un enfant, et là j’étais surtout avec des hommes plus habitués à avoir affaire à des soldats qu`à des fillettes. Nous, les filles, nous devions faire tout ce que faisaient les soldats. L’éducation physique était dirigée par un
militaire.… .

Le front de l’Est se rapprochait de plus en plus. Les grandes villes étaient écrasées sous les bombes. Le 15
février 1945, à onze heures et demie, nous avons eu notre première véritable alerte aérienne. On a entendu les sirènes et, aux premières explosions, nous avons compris que c’etait sérieux.

Nous avons couru aux abris. Peu après, les lumières se sont éteintes et tout s’est mis à bouger. Le plâtre tombait des plafonds, on pouvait à peine respirer. Des femmes ont commencé à crier parce qu’on ne voyait rien dans le noir. Avions-nous été touchés ? On entendait la D.C.A. qui se trouvait juste derrière nous sur la voie ferrée. La gare n’était qu’à quatre ou cinq cents mètres. Quand l’éclairage de secours s’est allumé, nous nous sommes rendu compte que nous étions indemnes. Les explosions ont duré deux heures : tout tremblait autour de nous. Quand les sirènes ont annoncé la fin de l’alerte, c’etait comme si nous venions de vivre une étemité.

Ce jour-là, nous n’avons pas déjeuné à la cantine comme d’habitude. La cantine, les bureaux et les autres bâtiments étaient hors d’usage. ll y avait partout des éclats de verre et de la poussière. Nous étions atterrés. En silence, nous avons regardé le désastre. Nous, les civils, nous avons tâché de regagner nos domiciles le plus vite possible. Personne ne savait ce qui nous y attendait.

Le chemin que je devais emprunter pour rejoindre la rue principale était parallèle à la voie ferrée, dont il n’était séparé que par une centaine de mètres. Des débris divers jonchaient le sol. Il y avait des bouts de métal tordu. du bois cassé, de petits morceaux de tôle ondulée, des fragments de tissu et des lambeaux de cadavres. J’ai dû pousser, parfois porter ma bicyclette pour franchir ces obstacles, attentive à ne pas abîmer mes pneus. Cétait épouvantable. Je me trouvais dans un état bizarre. Ce n’était pas de la peur, mais je me sentais jetée dans un univers irréel, où tout ce que j’avais connu avait disparu, et auquel il fallait à tout prix échapper.

Je n’avais pas à passer par le centre ville, de sorte que je n’ai même pas vu la moitié des destructions. La gare n’existait plus. De gros nuages de fumées’élevaient ici et là. Dans toutes les directions. c’était la même
chose. Je me suis frayé un chemin à travers les décombres. L’odeur de la chair brûlée était partout. Pendant des mois, cette odeur devait rester sur la ville et ne disparaître que lorsqu’on a tout déblayé. Nul n’aurait pu dire combien de personnes avaient été tuées.

On a parlé de douze mille morts ! Au moment de l’attaque, la gare était pleine à craquer de réfugiés. Sur les voies de garage se trouvaient un train de la Croix rouge, chargé de blessés, et un autre train chargé de chars, de camions, d’artillerie et de munitions. Je les avais vus le matin en arrivant. ll y avait aussi des trains de réfugiés. Tout cela avait sauté. Chacun se demandait pourquoi. Nous n’avions pas d’industrie lourde ; seulement quelques casernes et un petit terrain d’aviation. D’autres villes comme Bautzen et Hoyerswerda étaient bombardées continuellement. Peut être avions-nous cru être épargnés ? Ce que nous ne savions pas et qu’on n’aurait jamais soupçonné, c’est que Hitler était a Cottbus ce matin-là, pour une réunion au château de Branitz. Mais quand les bombes sont tombées, il était déjà parti. C’est à cause de lui qu’on avait dégagé les voies (et mis tous ces trains sur les voies de garage). Il faut dire que les Américains étaient très bien renseignés…

Quand je suis enfin arrivée à la maison, les enfants m’ont tout de suite annoncé que deux grosses bombes étaient tombées dans le bois, à cinq cents mètres. Elles avaient creusé d’énormes cratéres que mes jeunes frères avaient déjà explorés. Dans un de ces cratères, une maison aurait pu tenir.

Papa est rentré peu aprés, Par miracle il n’était pas blessé. ll n’avait que quelques égratignures. Lui et ses collègues, descendus aux abris avaient été projetés de tous cotés. Leur bâtiment avait été touehé. Le lendemain, je suis allée au bureau. Mais on ne pouvait rien faire. On n’avait pas terminé le déblaiement, et il faisait trop froid dans les pièces aux vitres cassées. Au bout de quelques jours, on a bouché les trous des fenêtres avec du contreplaqué, et là où c’était absolument nécessaire on a remplacé les carreaux. Mais le mugissement des sirènes se faisait entendre de plus en plus souvent. On a fini par ne travailler que dans les abris.

Après le bombardement de Cottbus, le service de Papa a été transféré dans la région berlinoise. De ce fait, il ne rentrait plus que toutes les deux ou trois semaines. Les avions russes nous survolaient de plus en plus souvent et tiraient sur tout ce qui bougeait. Un jour, sur le chemin du retour, je devais passer devant un
dancing qui servait de dépôt de munitions. Maintenant il était en flammes et on entendait encore des explosions. Un soldat m’avait avertie du danger que je courais si je passais par là. Mais c’était mon
chemin. Autrement j’aurais dû faire un détour de plusieurs kilomètres. J’ai pris le risque et tout s’est bien passe.

Un kilomètre plus loin, j’ai entendu une fois de plus une « faucheuse », comme nous appelions les avions russes à cause du bruit de leur moteur. Cette fois-ci, c’était moi qu’ils visaient. Les arbres n’avaient pas encore de feuilles pour me cacher. Les rafales se rapprochaient de plus en plus. Vite j’ai saute de ma bicyclette. que j’ai traînée avec moi dans le fossé. Longtemps, je suis restée immobile, et j’ai continué mon chemin une fois le calme revenu. Il n’y avait presque plus de circulation. A cette époque tout le monde se déplaçait à bicyclette, mais ce jour-là j’avais la route pour moi toute seule.

Le travail, et aussi le trajet aller et retour. devenaient très difficiles à cause des alertes aériennes. Partout des soldats du tront de l’Est qui battaient en retraite. On nous avait mis en garde : nous devions renvoyer tous les déserteurs. Nous avons dû heberger cinq ou six soldats dans notre salle de séjour. Ce qu’ils étaient vraiment,
personne ne l’a jamais su.… 

Devant le nombre croissant de soldats qui fuyaient, nous avons décidé. mon amie Anneliese Müller et moi, de nous joindre au flot des réfugiés sans avertir nos familles. Pour commencer, nous sommes parties avec des soldats qui logeaient chez nous. A douze kilomètres, ils ont fait halte au milieu d’un bois. D’autres soldats et des réfugiés s’y trouvaient déjà. Au bout d’une ou deux heures. j’ai ressenti une angoisse et une peur inexplicables, et je voulais partir de là. Anneliese refusait de me suivre, mais je lui ai dit que je partirais seule, et cela l’a fait fléchir. Une estafette nous a emmenées dans sa voiture et nous avons fait un bon bout de chemin avec lui. 

Quand nous sommes sortis du bois, les avions se sont remis à tirer sur nous. Le soldat, conduisant d’une
main et le corps à demi hors de la voiture. s’efforçait de juger s’il n’y avait pas trop de risque, A plusieurs reprises, nous avons dû sauter dans le fossé. Nous entendions des explosions tout autour.

La route était encombrée de réfugiés, et il fallait faire très attention. On s’en est tirés tout de même, et nous avons fait pas mal de route avant l’arrêt suivant. Le flot des réfugiés s’écoulait sans discontinuer : des femmes de tout âge, des vieillards, des enfants, tous traînant leurs maigres biens derrière eux. Parfois, mais c’était rare,on voyait un vieux cheval attelé à une charrette. (Les chevaux avaient été réquisitionnés pour l’armée depuis longtemps.) Pour les tracteurs, on manquait tout simplement de carburant. de même que pour les quelques voitures prioritaires. comme celle des docteurs. Quand nous avons de nouveau fait halte dans un bois, des soldats nous ont dit que l’endroit que nous avions quitté avait été bombardé et qu’il y avait eu plusieurs blessés. Nous étions parties à temps !

On avait l’impression que tout le monde cherchait à fuir vers l’Ouest. et que plus aucun soldat ne se battait à l’Est. Après avoir emprunté différents véhicules, tous aux mains de fuyards, une ambulance militaire nous a conduites près de l’Elbe. Quand le conducteur s’est renseigné, on lui a dit que les Allemands avaient détruit le dernier pont et qu’il ne restait qu’un bac près de là. Les soldats nous ont conseillé de continuer seules. Eux aussi continuaient. mais je ne sais pas s’ils sont allés loin ni dans quelle direction. Je les ai entendus dire que leur réserve de carburant
s’épuisait.

Sur l’Elbe, les soldats allemands étaient en train de construire un pont de bateaux. Nous aurions voulu savoir dans combien de temps il serait terminé. Un homme nous a entendues et nous a dit d’attendre un peu. ll avait un petit bateau à moteur. et il nous a fait passer sur l’autre rive. Il nous a en plus donné son adresse.

Dommitzsch, la petite ville la plus proche était à un kilomètre de l’Elbe, sur une hauteur. Nous avons trouvé un logis chez notre aimable passeur, qui avait aussi deux filles de notre âge. Quelques jours plus tard, les Américains sont arrivés. Comme nous n’avions rien d’autre à faire. nous nous sommes promenées en ville. On pillait les dépôts de vivres. Nous, nous avons pris du sucre et de la farine pour nos hôtes. Au bout de quelques jours, les Américains sont repartis pour laisser la place aux Russes.

Je voulais continuer vers l’Ouest, mais Anneliese ne voulait pas. Nous ne pouvions rester plus longtemps chez nos hôtes, car ici aussi la nourriture se faisait rare. Alors nous avons decidé de rentrer. S’il fallait subir les Russes, autant le faire à la maison.

Le pont de bateaux était achevéet, notre valise à la main. nous l’avons traversé. De l’autre côte, des soldats allemands avaient essayé de se sauver, mais le destin en avait décidé autrement. Dans un pré, des cadavres qu’on n’avait pas encore eu le temps d’enterrer étaient déjà en décomposition. Ces hommes avaient été tués comme des lapins, car iln’y avait aucun abri pour eux.

Nous ne voyions pas de Russes,ce qui nous réjouissait, car nous n’attendions d’eux rien de bon. Notre valise commençait à peser. Quelque part sur le chemin, nous avons trouvé une bicyclette abandonnée que nous avons faite nôtre. Chacune de nous deux roulait cent ou deux cents mètres, puis laissait la bicyclette et continuait à pied. L’autre prenait le relais. Nous avancions bien. Dans un village, nous avons très bien dormi sur de la
paille, dans une grange. Je ne saurais dire si nous avons mangé ce jour-là. De toute façon, je ne ressentais ni faim ni soif.

Le lendemain, nous avons recommencé : nous roulions chacune à notre tour.
C’était un jour de mai, doux et ensoleillé. J’ai enlevé mon manteau, ainsi que mes chaussures et mes bas, car j’avais chaud. J’ai mis tout ça sur le porte bagages, avec la valise. Je n’ai gardé sur moi qu’un pantalon, un cardigan léger sur un chemisier, et je suis restée pieds nus.

C’était le tour d’Anneliese d’avoir la bicyclette quand je l’ai perdue de vue. J’ai marché pendant des kilomètres, et toujours nulle trace d’elle. Sur la grand place d’un village se reposaient des prisonniers americains qui étaient en train de rejoindre leurs compatriotes à l’Ouest. Il y avait des Noirs parmi eux, les premiers que j’aie jamais vus. L’un d’eux m’a appelée :


– Jeune fille, viens faire petit bébé !
J’ai été épouvantée par ces mots et j’ai fait un détour pour m’éloigner de ces hommes. Cela les a fait rire aux éclats. La nuit tombait quand je suis arrivée a Finsterwalde. Toujours pas d’Anneliese en vue ! Tout à coup. j’ai entendu le bruit d’un train et une locomotive qui sifflait.
Notre plan à toutes les deux était de rentrer par le train, si possible, de sorte que je pensais retrouver Anneliese à la gare, mais toujours rien.

On voyait beaucoup de monde qui attendait sur le quai, des hommes, des femmes et des enfants. J’ai demandé si ce train allait à Cottbus. On m’a repondu que oui. Alors j’ai attendu avec les autres. Le train était mixte : il y avait quelques wagons de voyageurs, et le reste, cétaient des wagons de marchandises à ciel ouvert. Quelques femmes avec des petits enfants sont montées dans les wagons de voyageurs, les autres dans les wagons de marchandises. C’est là que je suis montée moi aussi.

Cétait un train qui transportait des ouvriers polonais du Travail obligatoire rentrant dans leur pays. ll y avait là des hommes, des femmes et des enfants. Une femme-soldat russe faisait les cents pas sur le quai. Nous nous sommes couchés sur la paille dans le wagon. Les nuits de mai étaient encore très fraîches, et on s’est couvert avec des couvertures et des manteaux. Un jeune couple de Polonais avec deux enfants m’a prêté un gros manteau. Ils m’ont donné une tasse de café chaud et un morceau de pain sec. J’étais très reconnaissante de leur gentillesse.

A la nuit tombante. le train s’est mis en marche. Je ne saurais dire le temps qu’il a mis pour faire les soixante kilomètres qui nous séparaient de Cottbus, et je ne sais pas si j’ai domi. Quand il a ralenti à l’entrée d’une ville, j’ai
levé un peu la tête et j’ai demande où nous étions. On ma répondu : « A Cottbus ». Je n’arrivais pas à le croire. Le train s’est arrêté tout près de l’endroit où je travaillais encore peu de temps auparavant, et pourtant je ne reeonnaissais rien. Comme je ne voulais pas descendre, le Polonais m’a dit qu’il était certain de ce qu’il disait, car lui-même avait travaillé à cet endroit. ll est descendu sur le quai pour s’assurer qu’il n’y avait pas de soldats russes de ce côté et que je ne risquais rien. Comme tout était calme, je suis descendue et j’ai traversé la voie derriere le train. J’ai entendu crier derrière moi.
J’ai couru et j’ai retrouvé le chemin qui menait à mon lieu de travail.
Il n’y avait personne dehors. Partout régnait un silence de mort : c’était une ville fantôme. Mon chemin passait par un grand carefour où tout était largement éclairé. Là un char énorme s’est mis a rouler lentement vers moi. Il s’est arrêté à quelques mètres, deux Russes onsauté à terre et ont dirigé vers moi leurs mitraillettes. Ils ont crié :
– Haut les mains ! Où allez-vous ?


Le temps que j’aie les mains au-dessus de ma tête, le canon d’une mitraillette était contre ma poitrine. Un frisson glacé m’a parcouru tout le corps. Mon cœur s’est arrêté de battre un instant, puis je l’ai senti qui cognait à tout rompre. J’ai fini par me rendre compte que je devais impérativement répondre. J’ai dit :
– A la maison.
Me voyant terrorisée, l’un desRusses m’a conduite jusqu’à une maison pas trop endommagée. Il a frappé. Bien sûr, personne n’est venu ouvrir. ll m’a dit de frapper moi-même. Comme il parlait un peu d’allemand, il m’a fait comprendre que je ne devais pas rester dehors… parce que les autres Russes m’attraperaient. Puis il est parti. J’ai de nouveau frappé sans plus de résultat. La maison était peut-être vide.

Encore tremblante, j’ai entendu des pas qui se rapprochaient. Que faire maintenant ? La maison voisine n’avait plus ni portes ni fenêtres, et à l’intérieur tout était cassé. En rampant. je me suis cachée dans un coin, derrière des lattes et des planches. Des bruits de bottes ont résonné toute la nuit. Ils venaient d’une rue latérale et passaient devant moi. Au bout d’un long moment. j’ai eu le courage de regarder. C’etait une Russe qui montait la garde. Alors je me suis renfoncée plus profondément dans mon coin, car je me rappelais ce que disaient les soldats allemands : les femmes-soldats russes étaient les pires.

J’ai veillé toute la nuit. Le jour s’est levé, et la garde ne passait plus. Quand je suis sortie de ma cachette. j’ai remarqué que je me trouvais dans une boutique de cordonnier. Tout était sens dessus dessous. J’ai fini par trouver une paire de chaussures qui m’allaient, et j’ai osé sortir dans la rue.

Je n’ai croisé que de rares hommes ou garçons et seulement une femme. Tous allaient a pied. Chacun saluait les autres avec beaucoup d’amabilité. J’avais encore neuf kilomètres devant moi avant d’arriver à la maison, mais toute la journée pour les faire. Je ne ressentais pas le besoin de manger et j’avançais lentement. Deux ou trois hommes de ma connaissance se sont arrêtés pour causer un peu. lls m’ont dit que tout était en ruine et que ma famille n’était pas à la maison. Comme d’habitude, j’ai pris le chemin à travers bois. Ici aussi la guerre avait fait des ravages. Partout on voyait les cratères des obus et des bombes, ainsi que des tranchées creusées à la hâte, la où les soldats avaient tenté de se protéger quelque peu. Les arbres aussi avaient beaucoup souffert, souvent coupés à deux mètres de hauteur par les tirs d’obus. C’était désolant à voir.

Lentement, je me suis approchée de notre petit village. Quand je suis sortie du bois, j’ai vu la première maison completement brûlée. La grange qui se trouvait derrière était aussi endommagée. Les deux cheminées de notre maison, qu’on aurait dû apercevoir derrière la grange, avaient disparu.
Je m’attendais au pire. Mon coeur battait fort et j’avançais lentement.
A mon grand soulagement, notre maison était encore debout, mais très abimée par les tirs d’obus. De toutes parts me regardaient de grands trous béants. Les cheminées n’existaient plus, le toit était devenu une passoire, et les fenêtres étaient cassées. Heureusement que nous avions des doubles fenêtres, qu’on avait enlevées pour l’été et qui n’avaient pas souffert. Parce que notre village se trouvait à la lisière du bois. il avait été très disputé. Trois fois pris par les Russes, trois fois repris par lesAllemands, la bataille y avait fait rage.

Quand je suis entrée dans la cour, il était presque midi. Oma était près de la pompe. qui était à côté de la maison. Nous nous sommes brièvement raconté les événements des derniers jours. Ensuite, avec beaucoup d’appréhension, j’ai suivi Oma dans la cuisine. J’avais peur de la réaction de ma belle-mère. Papa, qui travaillait du côté de Berlin. n’était pas encore rentré. Ma belle-mère m’a durement reproché d’être partie quand on aurait eu besoin de moi. L’intérieur de notre maison avait le même aspect que mon demier abri. Tout avait été démoli, cassé et jeté par la fenêtre. Partout régnait la saleté. Les Russes avaient cassé toute la vaisselle et l’avaient jetée dehors : il y en avait un tas qui arrivait jusqu’au rebord de la fenêtre. Cette journée s’est passée je ne sais pas comment. A la tombée de la nuit, Papa est arrivé, et je me suis sentie très soulagée. Je ne saurais dire combien au juste avait duré mon absence, de deux à trois semaines, je pense.… 

Les premiers mois ont été très difficiles, surtout pour les jeunes filles et les femmes. Les soldats russes qui ont suivi les combattants étaient de vrais sauvages. Ils violaient toutes les femmes, jeunes ou vieilles.
Une ancienne camarade de classe m’a raconté qu’une nuit sa cousine a dû subir l’assaut de trente Russes. Elle et sa famille s’étaient réfugiés dans une propriété un peu à l’écart, alors que les soldats allemands
résistaient encore. Un officier russe a entraîné mon amie dans une chambre qu’il a aussitôt fermée à clef. Plusieurs fois les autres soldats sont venus secouer la porte, mais l’officier leur a dit de partir.
ll lui a fait comprendre qu’elle avait intérêt à rester avec lui, si elle ne voulait pas être violée par tous les autres.

ll fallait toujours s’attendre à ce que les Russes fouillent partout dans les maisons pour prendre ce qui leur plaisait. Leur prétexte était qu’ils cherchaient des soldats allemands. Pendant une fouille des Russes, je me trouvais à la maison sans pouvoir me cacher ailleurs que dans l’armoire de mes parents. C’était une grande armoire à trois portes, avec un côté pour le linge et une grande penderie. Je me suis accroupie tout au fond, derriere des lattes qui traînaient, après avoir refermé la porte. J’ai entendu des bruits de bottes qui martelaient le sol. Les pas se rapprochaient de plus en plus, et tout à coup la porte s’est ouverte. Mon cœur s’est mis à battre à grands coups dans ma poitrine. C’était comme des coups de marteau, et je me suis dit que le Russe debout devant la porte de l’armoire devait les entendre.

– Il va me sortir d’ici tout de suite, il a dû me voir !

Ces quelques secondes m’ont paru une étemité. Enfin, il est parti, laisant la porte de l’armoire grande ouverte. J’ai mis très longtemps avant de pouvoir raisonner nonnalement et sortir de cette armoire. A cet instant, j’ai décidé de ne plus jamais me cacher dans la maison, j’avais eu trop peur.

Quelque temps plus tard, j’étais en train de désherber au jardin devant la maison quand j’ai entendu des voix qui venaient de la rue. C’étaient trois Russes qui approchaient. Comme une folle, j’ai couru derrière la grange où Oma était en train de bêcher dans le jardin. J’ai crié :
– Les Russes sont là !
Je n’ai pas pu en dire davantage, car ils étaient déjà sur mes talons. Cela me terrifiait qu’ils m’aient suivie au lieu d’entrer dans la maison comme d’habitude. Quand ils m’ont demandé pourquoi je m’étais sauvée, j’ai été incapable de repondre. Qu’aurais-je bien pu leur dire ? Que j’avais d’eux une peur bleue et que je ne voulais pas les voir en aucune façon ?
Ils ont demandé à Oma pourquoi je ne parlais pas. Elle a répondu :
– Demandez-le lui.
Moi, je suis restée silencieuse, incapable de prononcer un seul mot. J’étais épouvantée.


Mes jeunes frères sont arrivés, mais je ne saurais pas dire si Margitta était avec eux. L’un des Russes a jeté une grenade fumigène à mes pieds. J’ai reculé de quelques pas et j’ai regardé avec intérêt cet engin qui sifflait et fumait, puis j’ai osé regarder le Russe. Comme il restait là tranquillement, j’ai pensé que si lui ne risquait rien, il ne pouvait pas y avoir de danger pour moi non plus. La fumée s’étant un peu dissipée, j’ai franchi la clôture piétinée pour rejoindre Oma au jardin. Le Russe m’a suivie, mais il n’a pas vu les fils de fer sous ses pieds et il s’est étalé. Il ne m’a pas pardonné ça. J’étais à quatre ou cinq mètres de lui, adossée à un abri en bois et je le regardais. Lentement, il a levé son fusil et m’a mise en joue. J’ai continué de le regarder avec tout le mépris dont j’étais
capable, et j’ai pensé :
– Chiche ! tu ne le feras pas !
Mais il a pressé la détente. La balle a sifflé près de mon oreille, et la détonation m’a fait peur. D’après ce que m’a raconté Oma, je suis devenue blème. Il aurait pu me tuer, cela m’était égal, je n’avais plus peur. Il m’a demandé mon âge. Comme je ne voulais – ou ne pouvais – toujours pas parler, je le lui ai montré avec mes doigts. Bien sûr je me suis faite plus jeune, douze ou treize ans, je ne m’en souviens pas très bien. Comme j’étais petite et très maigre, on pouvait le croire sans peine.

Entre-temps, papa aussi est arrivé. Au moment où Siegfried, qui avait à peine quatre ans, avait vu le Russe tirer sur moi, il avait couru en criant :
– Viens, les Russes sont en train de tuer Ruth !
Papa était à quelques maisons de là en train de récupérer un essaim d’abeílles qui s’était échappé de chez nous. Les Russes lui ont demandé pourquoi je ne parlais pas. Il a dit, lui aussi, qu’il n’en avait aucune idée et qu’ils devaient me poser la question. Cela a duré encore un bon moment, puis les Russes se sont
enfin retirés.
Ce jour-là, je l’ai appris beaucoup plus tard, à l’autre bout du village, des jeunes femmes avaient passé la journée à festoyer avec les Russes.
Naturellement, ceux-ci attendaient qu’elles montrent leur reconnaissance. Mais elles ne voulaient pas de ça. Alors elles ont envoyé les Russes chez moi et chez Anneliese. Ils étaient parfaitement informés. Ils n’ont pas pu m’impressionner avec leur grenade et leur coup de fusil. Par contre, chez Anneliese, ça a marché, et elle a passé la nuit avec eux. lls n’ont pas manqué, avant de repartir, de se renseigner sur la « muette », mais personne n’a pu leur dire qui elle était.… …

Martel,
une de mes amies, m’a dit un jour qu’elle voulait retourner en Bavière.
Elle et sa famille y avaient déjà séjourné comme réfugiés. Ils
habitaient Hof en ce temps-là, et Martel travaillait pour les
Américains. Mais au bout de deux ans, ils étaient revenus. Cest là que
Martel voulait retourner et elle me proposait que je l’accompagne. Papa
m’a donné la permission de partir avec elle. Il se rendait compte que
je ne pouvais pas avoir une vie heureuse sous son toit. Pour mon billet de train, il m’a avancé l’argent, car à la maison je ne gagnais rien.

Nos préparatifs n’ont pas duré longtemps, et quelques jours plus tard nous étions en route. C’était au début de mars l949. Nous sommes parties par le train, de Cottbus à Dresde, où nous avons dû attendre plusieurs heures avant de pouvoir continuer notre voyage. Nous avions l’intention de visiter un peu la ville, mais nous n’avons rien vu d’autre que de grands tas de décombres et des ruines. Certaines rues n’étaient même pas déblayées. Nous ne voulions pas nous éloigner et nous sommes revenues à la gare.

Martel connaissait déjà le parcours. Aux approches de la frontiere entre l’Est et l’Ouest, la police est montée dans le train pour contrôler nos papiers, et on nous a obligées à descendre à la gare suivante. Cette gare (Gefell, à 80 kilomètres de Hof) était bondée. Ça fourmillait de Russes et la police contrôlait tout. Nous étions dans une mauvaise situation : il paraissait évident que nous n’allions pas rendre visite à de la famille, mais que nous tentions de passer à l’Ouest. La police nous a emmenées au commissariat. Je me rappelle bien ce jour-là. Nous avons dû marcher dans une épaisse couche de neige mouillée. J’avais de petits souliers qui ont été vite trempés. Nous n’étions pas les seules que la police avait retenues. Après plusieurs heures d’attente, l’interrogatoire a commencé. Martel y est passée la premiére. Moi, j’attendais dans l’angoisse qu’elle ait fini. Entre-temps, la nuit est tombée ; mon tour est arrivé. Les questions relatives à ma situation personnelle ont été vite expédiées. Quand on m’a demandé si mon père était au courant de mon voyage, j’ai répondu que oui, naturellement.

Toutes nos affaires ont été fouillées minutieusement. Nous aussi, bien sûr. On a confisqué le laissez-passer que Martel avait pour entrer au camp américain où elle avait travaillé. De plus, elle a dû payer une amende de cinquante marks. Moi, je n’avais pas encore vingt-et-un ans, et c’est Papa qui était responsable. On nous a gardées toute la nuit, et le lendemain on nous a renvoyées de force à la maison.
Ce jour-là, nous avions joué de malchance. Deux officiers russes avaient disparu peu avant notre arrivée à Gefell. Nous sommes tombées en plein dans le dispositif de recherches. La police ne pouvait pas nous laisser continuer notre route. De retour à la maison, deux jours plus tard, tout le monde était au courant de ce qui nous était arrivé. Papa avait payé mon amende avant que la police ne nous laisse repartir.
Trois ou quatre semaines plus tard, Martel m’a demandé si je voulais retenter
ma chance avec elle. Cette fois-ci, Papa a dit non. Martel est partie toute seule et elle est arrivée sans encombre à Hof, où elle a trouvé un emploi dans un café. Nous avons gardé le contact et je lui ai rendu visite cinq ans plus tard ; elle travaillait toujours au même endroit.

Au début, pour aller travailler à Cottbus, je faisais d’abord cinq kilomètres à pied à travers bois, puis, pour les quatre kilomètres restants, je prenais le tramway à partir de Madlow. Il me fallait une heure et demie, ce qui faisait trois heures par jour. Puis Papa m’a rafistolé une vieille bicyclette, et j’ai pu faire le trajet en moitié
moins de temps.

Mais un jour j’ai eu besoin de remplacer une chambre à air et un pneu. Comme on ne trouvait toujours rien dans le
commerce, il a fallu passer par le marché noir. Et en attendant, j’ai été une fois de plus réduite à marcher à pied.

Un soir, après avoir fait quelques courses en ville, la nuit tombait quand j’ai pris le chemin du retour. On était fin novembre, par une nuit froide et sans lune. J’avais déjà croisé tous les ouvriers qui allaient faire leur poste de nuit. Comme d’habitude, j’ai pris le raccourci à travers bois, et j’étais en pleine forêt quand j’ai aperçu un homme devant moi. Pas très grand, il était légèrement vêtu pour la saison, d’une veste seulement.
– Où allez-vous, jolie fille ? m’a-t-il demandé.
Je lui ai répondu qu’il faisait bien trop noir pour voir si j’étais jolie ou non et que je voulais continuer mon chemin. Mais il s’est mis devant moi. J’ai fait deux pas de côté, il en a fait autant. Ce manège s’est répété deux fois. Alors je lui ai demandé ce qu’il me voulait. Pour toute réponse, il m’a fait un croche-pied, et je suis tombée de tout mon long sur le dos. Il faut dire que je portais une jupe étroite, des chaussures à talons, un épais manteau et deux paires de gants. J’ai essayé de me relever, mais il m’en a empêchée, un genou sur ma poitrine, l’autre sur mon bras gauche. De ses mains libres, il essayait de relever ma jupe. Je me défendais comme je pouvais de la main droite, mais j’avais les doigts emprisomiés dans mes gants et je ne pouvais pas les enfoncer dans ses yeux ni le griffer. Mes forces m’abandomiaient, car je ne pouvais plus respirer. Combien de temps allais-je pouvoir encore tenir ? Alors, je lui ai dit qu’il allait devoir bientôt arrêter ce jeu-là, car il devait encore passer des ouvriers.
Mon coup de bluff a payé. Tout à coup, il s’est relevé et il est parti en courant, non sans emporter mon sac où se trouvaient tous mes papiers (il fallait toujours les avoir sur soi, car la police pouvait vous arrêter à tout moment pour vérifier votre identité). Il y avait aussi ma paye de la semaine et quelques menus achats que je venais de faire. Revenue de ma surprise, j’ai été prise d’une grosse colère et, comme une flèche, je me suis mise à sa poursuite. J’ai réussi à lui arracher mon sac à main et j’ai crié :
– Déguerpissez en vitesse, autrement je vous tue !
J’aurais pu le faire, je crois, et lui aussi a dû le croire. Nous nous sommes éloignés à reculons, chacun guettant les mouvements de l’autre, autant qu’i1 était possible dans cette obscurité. Quand je ne l’ai plus vu, je me suis remise à marcher droit devant, mais je regardais très souvent par-dessus mon épaule pour m’assurer qu’il ne revenait pas sur ses pas.
Le lendemain, samedi, je me suis arrêtée au même endroit pour récupérer ce que j’avais pu perdre la veille. Après mon travail, qui se terminait à midi, je suis allée signaler cet incident à la police. Malheureusement, j’aurais été incapable de reconnaître l’homme

Je travaillais à Cottbus depuisplus de deux ans quand j’ai obtenu l’emploi de secrétaire de mairie de
Gross-Ossnig. En 1951, un grand rassemblement des Jeunesses d’Allemagne de l’Est (Freie Deutsche Jugend) a eu lieu à Berlin. Nous, les jeunes, qui faisions obligatoirement partie de cette organisation, nous avons été convoqués à cette rencontre. La commune payait le voyage par le train, ce qui veut dire que chaque agriculteur, chaque petit paysan devait participer financièrement.
Personne n’aurait osé dire non, pas plus eux que nous.

Le groupe des jeunes de Gross-Ossnig pendant le discours politique. C’est moi qui fais la photo

Nous sommes partis dix-sept de notre village, dans un wagon à bestiaux où nous étions couchés sur la paille. Le rassemblement se déroulait en trois périodes ; nous avons participé à celle du milieu. A Berlin, il y avait tout sauf une bonne organisation. Nous ne savions pas ce que nous devions faire, et en fin de compte nous n’étions que des spectateurs. A cette occasion, j’ai assisté à mon premier match de football dans un grand stade. Même si nous ne voyions les joueurs que comme de minuscules marionnettes, c’était quelque chose d’unique : il régnait une ambiance qu’aucune radio ni aucune télévision ne peuvent transmettre.

J’étais logée dans une famille, c’est à dire chez une femme et sa fille. Cette demière venait me chercher au centre de rassemblement où nous devions aller tous les jours. Elle était un peu plus jeune que moi, et nous nous entendions bien. Elle et sa mère étaient des communistes convaincues et pensaient sans doute que j’étais comme elles. Nous sommes restées en relation pendant un certain temps. La fille allait souvent dans la zone
Ouest pour distribuer des tracts. Il n’était pas rare qu’elle soit arrêtée par la police et enfermée. Un jour, elle n’a plus donné signe de vie. La semaine s’est passée sans que nous ayons d’emploi du temps bien précis. Au moment de repartir, un des organisateurs m’a propose de rester une semaine de plus.
– Impossible, je travaille ! ai-je répondu.
– Ne t’en fais pas, camarade, nous allons prévenir le maire de ton village.
Qu’est-ce que je devais faire ? On n’avait pas demandé aux autres de mon groupe de rester, et refuser aurait pu paraître suspect. Je suis restée pour ne pas me faire remarquer. J’ai demandé a mes camarades du village de prévenir le maire. Officiellement, on nous retenait pour accueillir la dernière vague de participants, étant donné que nous savions déjà ce qu’il fallait faire. Nous avons accepté cette explication.

La dernière vague de jeunes est arrivée, mais personne n’avait besoin de notre aide. Nous étions convoqués à notre centre de rassemblement tous les jours à dix heures. Là nous attendions nos consignes pendant des heures, mais rien ne venait, et nous partions sans but.

Un jour que nous étions plus nombreux que d’habitude, quelqu’un est venu faire un discours, mais il n’a pas parlé longtemps.
– Ceux de la zone Ouest, a-t-il dit, invitent nos jeunes à leur rendre visite. Nous acceptons cette invitation. En route !
La frontière entre les deux zones n’était pas très éloignée. Nous nous sommes mis en marche par rangs de dix ou douze, bras-dessus bras-dessous, en chantant des chansons populaires. Une fois passé la frontière, on nous a lancé des pierres depuis les ruines environnantes.
Qui lançait ces pierres, je n’ai pas pu le voir. Nos rangs bien serrés se sont vite défaits. Quelques-uns couraient en avant, d’autres continuaient lentement, d’autres encore, indécis, restaient sur place.
J’étais parmi ces derniers. Quelques-uns ont été touchés par les jets de pierres et légèrement blessés. Tout à coup, j’ai vu un jeune homme tenu par deux autres et qui se dirigeait vers nous. Il criait :

– Laissez-moi partir, je suis un des votres ! Je ne fais rien d’autre que ce qu’on m’a commandé !
C’était l’un de ceux qui lancaientdes pierres. Après avoir vu et entendu tout
Cela, j’ai fait demi-tour. J’ai repassé la frontiere lentemerrt et, dans une ruelle tout près, j’ai vu un char russe. Que faisait-il la ?
Tous ceux qu’on avait retenus comme moi une semaine supplémentaire avaient reçu cinquante marks d’argent de poche (en monnaie de l’Est).
Les lanceurs de pierres en avaient touché deux cents. De toute évidence, cette incursion en secteur Ouest avait été organisée par nos dirigeants.

Le lendemain, tout était redevenu normal et on s’est mis en route pour rentrer chez nous. Dans le train, on ne voulait pas accepter mon billet de retour, mais j’ai refusé de payer une deuxieme fois ! A la maison, tout le monde me regardait de travers : on était devenu méfiant envers moi. De plus, le maire aussi se méfiait. Personne ne l’avait prévenu que je devais rester une semaine de plus. Je lui ai raconté ce qui m’était arrivé et je crois que mes explications l’ont convaincu.

Pendant que j’étais employée à la mairie de Gross-Ossnig, a eu lieu un référendum réservé aux jeunes et à leurs « amis », appellation que se donnaient deux ou trois personnes plus âgées. Il s’agissait d’exercer une sorte de surveillance sur nous. Cette « élection », comme tant d’autres, s’est déroulée de la façon suivante : Tout le monde s’est réuni dans la salle de classe unique, qui était la seule grande salle disponible. Quelqu’un est venu nous faire un discours politique.
Puis on a distribué les bulletins de vote, une urne a été placée au milieu de la table, et chacun y a déposé son bulletin devant tout le monde, sans avoir pu s’isoler.
Les résultats n’ont jamais été rendus publics. Mais comme il existe partout des bavards, j’ai pu savoir que, sur les vingt suffrages exprimés, dix-huit étaient négatifs.
Malheureusement je ne me rappelle pas le texte exact qui nous était proposé. Mais c’était une question stupide à laquelle nous étions censés répondre « oui ». Personne ne connaissait le texte à l’avance, et nous n’avions pas pu en discuter. Une chose est sûre, aucun d’entre nous ne voulait rien savoir des communistes ni de leur gouvernement.
Notre maire a été interrogé toute la nuit et l’affaire est montée jusqu’aux plus hautes instances à Potsdam.
Aux yeux du gouvemement, c’était sa faute à lui si le résultat était si mauvais. En fin de compte, ces gens-là ont feint de croire que la question avait été mal comprise.
Quelques mois plus tard, nouveaux reproches à l’encontre du maire. Je n’ai jamais su pour quelle raison. Cette fois, cela venait de la cellule locale du S.E.D. (Sozialístísche Eínheitsparteí Deutschlands), le seul parti autorisé par l’Etat. Tous les documents et papiers qui se trouvaient dans notre bureau ont eté vérifiés. Le maire et moi, nous
avions un bureau en commun et ce jour-là je m’y trouvais seule. A cette occasion on m’a proposé la place de maire. Je l’ai refusée en riant, comme si c’était une boutade que je venais d’entendre. Je savais très bien que le pauvre homme n’avait jamais un moment de libre et qu’il avaittoujours un pied en prison. Mais en refusant ce poste je prenais un risque, et cela a renforcé encore un peu plus mon désir de passer à l’Ouest..… 

Un jour, Tante Thea m’a téléphoné au bureau :

– Dis donc, ça te dirait d’aller chez Gretel ?
J’ai dit oui tout de suite en pensant à Göttingen. Je savais que ma cousine Gretel demeurait à Göttingen, et il y avait longtemps que je voulais passer à l’Ouest… Mais entre-temps elle était partie travailler en Angleterre. Là elle s’était mariée et avait quitté sa place. C’est cette place qu’on m’offrait maintenant.

Ces derniers temps, j’avais très peu vu Manfred qui faisait ses dernières années d’études à Chemnitz. Lors d’une de nos rencontres, à l’occasion d’une promenade à bicyclette, je lui ai dit que j’avais la possibilité d’aller en Angleterre et que je voulais savoir ce qu’il en pensait.
-Je ne veux pas y faire obstacle, m’a-t-il répondu.
Nous nous étions arrêtés au croisement. Lui devait prendre son train pour retoumer à Chemnitz, et moi je rentrais à la maison. Un bref au revoir… ll a retourné sa bicyclette et il est parti. J’avais espéré qu’il me demanderait de rester, ce que j’aurais fait sans hésiter.
Ma réaction a été instantanée ; j’ai pensé : puisque c’est comme ça, je m’en vais !

Peu de temps après, j’ai quitté ma place de secrétaire de mairie pour que j’aie le temps de me procurer les papiers nécessaires pour émigrer. Comme je ne voulais pas que mes parents aient des embêtements à la suite de ma disparition, j’avais trouvé une place de secrétaire dans une cimenterie à Fürstenberg-sur-Oder. C’est là que travaillait Ingeburg, mon ancienne camarade de Cottbus. J’y ai loué une chambre et, aux week-ends, je faisais le trajet Fürstenberg-Cottbus par le train, moi et ma bicyclette dont je ne me suis jamais séparée. J’ai travaillé deux mois seulement à la cimenterie, puis j’ai tout laissé derrière moi pour partir en Angleterre.
Entre-temps, mes voyages à Berlin-Ouest avaient recommencé. Une belle-sœur de ma belle-mère m’a accueillie. Gerda Schmidtke (je l’appelais Tante Gerda) m’a aidée à trouver les adresses des différents services administratifs. Je n’osais rien entreprendre depuis la maison. Pour commencer je me suis fait inscrire comme réfugiée à Berlin-Ouest. Avec cette nouvelle carte d’identité et l’imprimé de la police attestant ma nouvelle résidence à Berlin, je suis allée au consulat anglais demander un visa. Mrs Thornton, mon futur employeur, avait envoyé le permis de travail à l’adresse de Tante Gerda à Berlin. Il me fallait encore un passeport et un certificat médical attestant que j’étais en bonne santé.
Au cours de toutes ces démarches auprès des administrations, Tante Gerda m’a beaucoup aidée et soutenue. J’attendais maintenant mon billet, que je devais recevoir directement d’Angleterre, payé par mon futur patron. J’ai demandé à Tante Gerda d’ouvrir mon courrier et de me prévenir. Comme il est arrivé une lettre recommandée, elle n’a pas osé l’ouvrir. Quand enfin je suis arrivée chez elle avec mes bagages, j’ai constaté que la date
prévue pour mon départ était dejà passée et que mon billet d’avion n’était plus valable. Tante Gerda est allée elle même voir la compagnie aériemie. Elle leur a tout expliqué et fait valoir que je ne pouvais pas payer mon voyage moi-même. La compagnie – c’était une compagnie anglaise – s’est montrée comprehensive et généreuse : on m’a trouvé une lace sur un autre vol.

Il m’aurait été impossible de faire toutes ces démarches auprès de nos services en Allemagne de 1’Est, car quiconque manifestait le désir de s’expatrier dans un pays autre que communiste était regardé comme ennemi du peuple et traître politique.
Le risque de se retrouver en prison était grand.

Je suis partie à Berlin-Est par le train, avec une petite valise remplie de quelques affaires nécessaires. De là j’ai pris le train interurbain et le U-Bahn (métro) pour descendre à la station Uhlandstrasse. La Joachimstaler-Strasse, où habitait Tante Gerda, était toutprès. Le lendemain, à l’aéroport de Tempelhof, j’ai pris l’avion pour la première fois. ll devait me conduire de Berlin à Hanovre, en survolant la zone russe. C’était un avion à hélices, assez petit. On ressentait toutes les secousses et beaucoup de gens étaient malades. Les hôtesses ont été extrêmement gentilles pour moi. J’ai continué mon voyage de Hanovre a Ostende en Belgique par le train, et j’ai pris le ferry-boat pour Douvres. La traversée de la Manche n’a pas duré très longtemps.

A la douane, c’était une autre affaire. On faisait passer d’abord toutes les personnes qui avaient un passeport anglais ; aprés seulement, les étrangers. ll a fallu que je passe par l’Office d’immigration. Un médecin m’a examinée de la tête aux pieds. Tous mes papiers et documents ont été minutieusement étudiés, surtout mon certificat médical. Tout cela a pris beaucoup de temps, et il était fort tard quand je suis arrivée à Londres. Quand on ne parle pas un mot d’anglais, les choses ne sont pas simples. Mrs Thornton m’avait envoyé un billet de dix shillings pour que je puisse prendre un taxi jusqu’à la gare suivante ; j’avais aussi une lettre de ma cousine Gretel qui priait ceux à qui je la montrerais de bien vouloir m’aider dans mes démarches.

A la gare, j’ai montré ma lettre à un policeman. Il a arrêté deux ou trois taxis avant d’en trouver un qui aille dans la direction de Euston Station. Les autres occupants ont accepté que je monte et, une fois ceux- ci arrivés à destination, le taxi a continué avec moi. Les quartiers de Londres que nous avons traversés m’ont fait une très mauvaise impression. Je les ai trouvés vieillots et sales. Arrivé à la gare de Euston, le chauffeur m’a rendu la monnaie sur mes dix shillings et il a appelé un porteur qui m’a accompagnée jusqu’au quai où attendait le train de Crewe, que je devais prendre. Comme je ne connaissais pas la monnaie anglaise et encore moins ce que je devais au porteur, j’ai ouvert ma main et il s’est servi – largement comme j’ai pu m’en rendre compte plus tard.

Quelqu’un m’a indiqué mon train, et vers trois heures du matin je suis enfin arrivée à Crewe. Gretel et Mrs Thornton devaient venir me chercher à la gare, mais à cette heure-là je pensais bien qu’il n’y aurait plus personne.
Pourtant, elles attendaient encore. J’ai passé le reste de la nuit chez ma cousine, et le lendemain après-midi, un dimanche, Mrs Thomton est venue me chercher. C’était au début du mois d’août et j’allais avoir vingt-quatre ans..

Je me trouvais à Middlewich, dans le Cheshire. Une fois de plus, j’ai recommencé à travailler comme bonne à
tout faire. Avant moi, il y avait eu une fille de Vienne, mais elle ne s’était pas plu et n’avait pas tardé à changer de place. La ferme était très isolée, en plein milieu des prés et des champs, loin de toute ville ou village. Ça me changeait énormément. Papa, qui ne voulait pas que je parte en Angleterre, m’avait dit :
– Si c’est pour traire des vaches, tu peux le faire ici.
Mais cela ne m’avaít pas fait renoncer à mon projet. Au début Gretel venait souvent pour m’aider et faire l’interprète, et aussi pour me dire ce que je devais faire. Quand elle n’était pas là, je me débrouillais avec un petit dictiomiaire.

Le travail n’était pas très dur. C’était principalement du ménage et, à la cuisine, préparer les légumes pour les repas. Les travaux des champs et les soins du bétail étaient l’affaire des hommes. La ferme était assez grande, avec
beaucoup de vaches laitières. Outre Mr Thomton, il y avait deux ouvriers agricoles et un jeune homme qui faisait un stage d’un an avant ses examens de technicien agronome. Il habitait sur place ; j’ai connu trois garçons qui avaient à peu près vingt ans.

 

Walton Hospital- Elève infirmière

Au bureau de placement, on m’a proposé l’hôpital Walton, à Liverpool, et on m’a donné les papiers à remplir. ll fallait accompagner la demande d’emploi d’une lettre spécifiant les raisons pour lesquelles je souhaitais devenir infinnière. Un jeune couple m’a aidée à la faire.
Honnêtement, il n’y avait rien de vrai dans cette lettre, car j’avais déjà refusé cette profession quand j’étais encore chez mes parents.
Mais j’ai dû être convaincante car, après une entrevue, j’ai été acceptée comme élève-infirmière. L’entrevue était conduite par le médecin-chef et l’infirmière-chef. Puis j’ai dû attendre dans uncouloir. Quel qu’un m’a donné une listede foumitures et m’a dit de me présenter le ler octobre 1954. C’est ainsi qu’ont commencé mes études d`infinniere.

Albert

Je faisais les visites qui suivaient les accouchements presque toujours à pied. Un jour, dans la rue, j’ai
remarqué un jeune homme que j’avais déjà aperçu au British council. J’ai pensé qu’il devait habiter dans les parages.

Au club, j’avais observé qu’il était toujours avec le groupe des étudiants français. A l’un des bals, il a dansé avec moi ; puis nous avons commencé à nous voir plus souvent et à sortir ensemble. ll s’appelait Albert. Les mois d’été ont passé très vite. Mon dernier examen d’Etat a eu lieu début septembre.

Noël est passé. Pour la Saint-Sylvestre, nous nous sommes retrouvés au British council, Jacky avec son ami, moi avec Albert. A minuit, nous avons dûment fêté la nouvelle année en sablant le champagne, et quelques heures plus tard nous sommes tous partis en voiture. Jacky devant passer chez sa sœur prendre sa mère et son jeune frère, nous avons déposé Albert devant chez lui en cours de route. Le lendemain, j’étais de repos, je ne m’inquiétais pas de ma fatigue. Il n’y avait pas beaucoup de circulation sur la rocade où nous roulions.

A une intersection, une grosse voiture s’est jetée sur nous. Elle a percuté notre roue arrière droite (nous avions la priorité !). Par l’effet de sa masse, elle nous a fait pivoter contre son côté droit qui s’est trouvé enfoncé. De plus, la grosse voiture nous a projetés contre un lampadaire. Résultat, la petite Morris de Jacky était réduite à l’état d’épave. Jacky m’a dit plus tard :
– Ça m’a fait mal quand j’ai vu l’étendue des dégâts.
Moi, je ne me souviens de rien ; c’est Jacky qui m’a tout raconté.

 

Je me rappelle seulement que j’étais assise sur la banquette arrière, à droite. Tout à coup, j’ai vu grossir les phares d’une puissante voiture. Je n’ai eu que le temps de crier :
– Jacky, fais attention, il vient très vite ! mais il était déjà sur nous.
Je m’attendais à un choc, mais je n’ai rien senti. Ma dernière pensée a été que « nous n’avions rien eu », puis j’ai perdu connaissance.

Cette impression m’est restée et elle a influencé toute ma manière de raisonner après l’accident. Une ambiguïté s’est installée dans mon esprit, qui a faussé mon jugement sur ce qui s’était réellement passé et sur mon état de santé. Par exemple, je n’ai jamais eu peur de remonter en voiture. Quand je suis revenue à moi, j’étais couchée en travers de la banquette arrière. Doucement, j’ai remué mes membres. A ce moment-là j’ai senti de la fumée. J’ai eu peur du feu et j’ai essayé de sortir. J’ai voulu ouvrir la portière pour m’échapper, mais je n’y suis pas arrivée. J’ai été prise de panique ; je voyais sur le tableau de bord une lumière rouge et je voulais sortir, sortir ! Des gens se sont approchés. Quelqu’un a coupé le contact, on m’a enfin aidée, mais je ne tenais pas sur mes jambes. Je me suis crampomiée à la voiture pour ne pas tomber. Entre-temps, deux ambulances étaient arrivées. Une autre était déjà repartie. Jacky répétait sans arrêt :
– Pardon, je ne voulais pas ça, je suis désolée.
Elle avait la clavicule gauche cassée ; son ami n’avait rien du tout. Moi j’étais couverte de bleus qui devaient mettre longtemps à disparaître ; j’avais aussi une grosse bosse juste au-dessus de l’oreille gauche.

 

On m’a transportée à Walton Hospital où j’avais fait mes études. Je ne ressentais pas de douleurs, je n’avais que lesbleus et cette bosse. Les médecins n’ont rien trouvé d’autre et ils m’ont renvoyée de l’hôpital, mais je n’ai pas pu reprendre le travail tout de suite.

J’avais dû subir um grave choc nerveux, car si quelqu’un laissait tomber quelque chose par terre à côté de moi, je sursautais et je fondais en lannes. Cela était particulièrement embarrassant. Je ne pouvais pas passer une porte sans me cogner à l’encadrement. Sur le trottoir, c’etait encore pire : si des gens venaient en face de moi, je leur rentrais dedans, même si ce n’était qu’une seule personne avec beaucoup de place autour. Au début, il m’était très pénible d’écrire. Au bout d’une demi-page, tous les traits droits se tenninaient par de drôles de petits zigzags. Tout à
coup, j’avais peur d’entrer dans une chambre sans lumière. Quand j’allais me coucher, j’ouvrais tout juste assez la porte pour atteindre l’interrupteur avec la main. Et allongée je n’arrivais pas à trouver de position confortable pour ma tête. Si étrange que cela puisse paraître,je n’ai jamais parlé de tout ça au médecin qui me soignait.

Dans mon esprit, je n’arrivais pas à mettre ces symptômes sur le compte de mon accident. Pour moi, c’était impossible : j’en étais restée à 1’impression que « nous n’avions rien eu », qui m’empêchait de raisonner sainement. Quand on me posait une question sur un sujet quelconque, ma première réponse était toujours négative.

C’est seulement deux heures plus tard que le vrai sens de la question se faisait jour dans mon esprit. Je suis restée en congé de maladie pendant trois mois. Je m sentais mieux nerveusement, mais je n’ai jamais retrouvé toute ma
mémoire, que j’avais pourtant excellente.

En juin, Albert a terminé sa deuxième année comme lecteur à l’université de Liverpool, et il est reparti chez ses parents en France. J’ai demandé congé pour la fin du mois, afin de pouvoir le rejoindre. J’ai pris l’avion Manchester-Paris. Albert m’avais promis de venir me chercher à 1’aéroport. A Orly, j’ai attendu en haut, j’ai attendu en bas, Albert n’était nulle part. Je l’ai fait appeler par haut-parleur, sans plus de résultat. Quelqu’un m’a conseillé d’aller voir à Paris, au terminus. La non plus, personne ne m’attendait. Je me suis dit qu’il finirait par arriver à un moment ou à un autre, et je me suis assise à une table où j’ai bu deux tasses de café. Deux heures plus tard, enfin, j’ai vu
Albert franchir la porte… Nous sommes restés deux ou trois jours à Paris pour visiter quelques monuments historiques, ce que nous avons fait surtout à pied ! Puis, à la gare d’Austerlitz, nous avons pris le train de Pau. C’était au mois d’août,

 

Après un voyage qui a duré toute une journée, le train est enfin arrivé à Pau. Nous avons pris un taxi pour Aubertin où se trouvait la ferme des parents d’Albert. Ils nous attendaient dans leur cuisine. Son père et sa mère, avec Maryvonne, sa soeur, se tenaient debout sur un rang. J’avais l’impression qu’ils avaient eu peur de sortir dans la cour pour me souhaiter la bienvenue. Sans doute se sentaient-ils plus à l’abri dansla cuisine contre cette intruse que je représentais.
Après quatre semaines passées en Beam, j’ai repris 1’avion pour l’Angleterre. Je devais revenir à Aubertin quelques mois plus tard, un peu avant Noël. C’est là que nous nous sommes mariés, Albert et moi, le 28 décembre 1961.

Aubertin, le 23 mars 1999
Ruth Peyroutet, née Süssmuth