28-François Supelli et le bois

06/02/10 – Depuis qu’il a pris sa retraite, il y a déjà 18 ans, François Supelli travaille enfin pour lui et pour sa maison qu’il a aménagée et meublée de ses mains. Les portes, les meubles et surtout l’escalier sont de véritables chef d’œuvres, comme le font les compagnons. “J’aurais tant aimé faire le tour de France par le compagnonnage. Changer de régions, changer de patrons, celà aurait peut-être comblé le vide qui me tenaille encore.”

 

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“Je travaille maintenant pour moi car, comme dit le proverbe : “c’est le cordonnier le plus mal chaussé”. Rentrer dans mon atelier chaque matin est devenu une coutume immuable. Mais quand on est retraité, les travaux en série sont finis. Il n’y a plus la pression des clients. Le plaisir est bien plus grand en voyant évoluer les travaux : les planches débitées, rabotées, ajustées ; et voir un meuble qui prend forme en sortant du néant me rend encore plus attentif. Travailler dans ce milieu est devenu pour moi une détente”.

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Lorsqu’un menuisier prend la plume

François Supelli raconte son expérience dans le livre “Ecoute le bois parler” édité par l’Association Mémoire Collective en Béarn en 1998

Toute vie d’homme est une aventure.
Me voici donc arrivé à l’âge de 71 ans et, après cinq ans que je suis à la retraite, je revis les derniers moments de ma vie professionnelle comme artisan menuisier. Mon entourage me demandait :

  • “Que vas-tu bien faire maintenant ?”  Je répondais avec un sourire mitigé :
  • “Je vais restaurer ma maison, planter des arbres fruitiers et autres, écrire mes mémoires, étudier la BibIe.”

Un de ces jours. j’ai rencontré mon ami Albert, lui aussi, retraité mais de l’enseignement. Un grand ami de jeunesse, camarade d’écoIe, on se tutoie bien sûr. Je dois aller me dit-il à un “atelier de mémoire collective” ayant pour thème le bois. Il faudrait que tu viennes avec moi pour faire un exposé et bien sûr donner ton point de vue et raconter ton
métier.

J’ai médité longtemps en me répétant le bois… Sur le bois, je crois que les autres en savent autant que toi ! En fait, comme je ne suis pas orateur, j’ai proposé à Albert de lui donner par écrit les connaissances que j’ai acquises grâce à mon métier d’ouvrier travaillant le bois. Vous pouvez croire qu’en 50 ans de service ; je ne compte pas le nombre de fois où je me suis écorché avec des éclats de bois !


J ’ai raconté ailleurs mon premier jour d’école et mes contacts avec le bois en ce lieu. (Cfi p.64. Nous. écoliers d’autrefois, Revue de FAMCB, n°I3, 1998.)


Plus tard, je suis entré à la grande classe avec M. Camy à Aubertin. Je n’ai jamais été inspiré par les études. Chose que j’ai regrettée par les temps qui suivirent. Cependant, de temps à autre. M. Camy nous faisait faire du travail manuel ; en principe c’était un samedi après-midi. C’est moi qui avais toujours la meilleure note.


Arrivé à l’âge de 14 ans, j’ai passé mon certificat d’études mais sans succès. J’avais fait cinq fautes à la dictée, c’était mon point faible. J’ai quitté la classe pour travailler avec mon frère à la petite propriété que mon grand-père avait achetée. Mon père, lui, faisait le facteur.
On allait aussi travailler chez des voisins et aux alentours, on gagnait un peu d’argent qu’on ne dépensait pas car, en cette période de guerre, il n’y avait pas de distractions. Je ne me sentais pas à l’aise dans ce milieu. Je sentais en moi, telle une aiguille aimantée qui se tourne vers le pôle nord, le désir de travailler le bois.

Mon père avait fait venir un artisan qui s’appelait Pierre Lafargue pour réparer des barriques. C’était avec impatience que j’attendais ce jour. Pierre était charron de son métier mais il faisait un peu detout. Il s’était rendu maître dans l’art de faire des jougs qu’on place sur la tête des bœufs pour les atteler. Il employait pour cela un bois blanc, le bouleau. C’est un bois très résistant et assez léger. Je quittais volontiers mon travail pour aller causer avec lui. Je lui
disais que si j’avais des outils je serais tout le temps en train de bricoler. Je lui montrais aussi des travaux que j’avais fais tels que des paniers en noisetier. des manches de faux. des râteaux, des choses qu’il faisait lui-même pour vendre. Il sentait peut-être l’Intérêt que je portais à son travail.

  • “Je vais te donner cette varlope” Me dit-il.
  • “J’en ai trois ou quatre à la maison ; sans cet outil on ne peut rien faire de bien”.


Elle était certes bien usagée mais pour moi, peu importe, tout mon corps palpitait de joie. La varlope, c’est un long rabot en bois de connier qui est très dur. Si on met une lame demi-ronde, ça s’appelle un riflard : on dégauchit le bois plus vite.

Pierre était un homme de cœur, la preuve en est. ll aimait avant tout son métier et à rendre
service. Je me reproche aujourd’hui de ne pas avoir conservé cette varlope, car c’est avec elle que j’ai travaillé pendant mes années d’apprentissage et plus longtemps encore très certainement.

Pierre, cet infortuné, n’avait qu’un seul défaut : il aimait un peu trop le vin blanc. Que celui qui n’a pas de défaut lui jette une pierre. aurait dit quelqu’un de bien plus célèbre que moi !

J’avais l9 ans ; la cohabitation avec mon père devenait difficile. Je ne supportais plus d’être assujetti. Ainsi je suis parti apprenti charpentier dans une commune voisine, à Saint-Faust. chez un artisan renommé qui s’appelait Juet.

C’était en 1946. Nous avons passé un contrat de trois ans, c’était le temps légal à l’époque. J’étais nourri
et logé mais sans salaire.
Dans cette entreprise il y avait le père avec son fils – il avait un an de plus que moi, c’était déjà un ouvrier qualifié – et un autre apprenti du même âge que moi, mais qui avait plus d’un an d’ancienneté.

M. Juet était expérimenté, un homme à la fois bon vivant. jovial etimposant aussi. C’était un “poilu”, rescapé de la guerre de 14. Il avait la taille d’un patron.

On travaillait surtout pour le monde rural. Les paysans fournissaient le bois, on procédait à l’abattage des chênes avec la hache et un passe-partout. On procédait aussi à l’équarrissage des grosses poutres car pour les amener à la scierie, c’était un grand problème.

Mon patron avait aussi un atelier pour faire la menuiserie avec les principales machines, une raboteuse, une scie à ruban, une toupie.
Ainsi les jours d’intemperies travaillait-on dedans. Je me plaisais dans ce milieu. Les machines étaient mues par un moteur à essence et marchaient aussi au gazogène car l’essence était encore rare et taxée.
Ainsi faisions-nous le charbon nous-mêmes.
Il arrivait fréquemment qu’on se divise sur le travail quand il s’agissait de petits chantiers : le patron envoyait son fils et l’apprenti ancien ensemble, et moi je restais à l’atelier avec lui. On faisait des portes, des fenêtres. des escaliers, principalement en bois de chêne. On faisait aussi un peu de charronnage, je dirais même très
peu, mais suffisamment pour que j’en connaisse le métier. Au moment des vendanges, il fallait tout arrêter pour faire et réparer des barriques ; pour cela on utilisait surtout le châtaignier.

Mon patron était méticuleux et ne voulait pas de gaspillage. Le bois. me disait-il, est aussi sacré que le pain. Ainsi, avant de couper une planche neuve, il fallait chercher dans les chutes s’il n’y avait pas des morceaux qu’on pourrait
utiliser.

Pour les outils, il en était de même. ll me faisait travailler à la main, les machines n’étaient pas pour les apprentis, c’était trop dangereux. Il avait raison, j’en ai fait la triste expérience en laissant le bout de mon pouce dans les copeaux. Le soir après le travail, il fallait remettre les outils à leur place, ne pas les laisser traîner sur l’établi ou ailleurs. La scie était un outil un peu particulier, car il fallait tendre la lame avec une corde torsadée qui se trouvait aux deux extrémités, les manchons opposés à la lame, et après usage il fallait impérativement la débander. A ce propos je vais ajouter une petite anecdote, un peu insolite peut-être, mais c’est pour cela que je l’ai gravée dans ma mémoire.

Un soir, j’avais laissé la scie telle quelle au pied de l’établi. J’ai toujours été très étourdi. D’ailleurs, M. Camy. mon instituteur, me le mettait comme référence sur mon cahier mensuel. Le lendemain matin, mon patron, comme tous les jours, était à l’atelier avant moi. ll se tenait à quelques pas de la porte, les pieds joints, les mains sur les hanches, les coudes écartés, le regard réfléchi – c’était son naturel – et d’un geste spontané. il sort sa cigarette et me demande :

  • “Est-ce que tu as bandé cette nuit ?”
  • “Oh ! un peu” je répondis.
  • “Ah ! un peu simplement, la scie elle, a bandé toute la nuit” en me la montrant avec sa main droite.

J ’ai rougi jusqu’aux oreilles lorsque, soudain de son visage courroucé, sortit un cri d’exclamation :

  • “Ha ha, ha !…”

Entre temps, un autre apprenti est venu agrandir l’entreprise. Il avait trois ans de plus que moi, il était venu se perfectionner car il avait déjà travaillé avec son frère qui était charpentier aussi. Il s’appelait François comme moi. Ainsi on m’appelait François premier car lui ne voulait pas de ce titre.
Les choses allaient bon train. ll y avait du travail a foison. Quand on partait, les quatre gaillards ensemble, travailler chez les paysans, c’était pres- que un jour de fête, l’accueil était chaleureux ; on travaillait jusqu’au crépuscule.

Le soir, au souper. les choses s’animaient un peu. Le propriétaire avait déja mis sur la table une grosse bouteille de vin blanc qu’il avait prise à la barrique du coin. C’était notre médicament pour lutter contre la canicule.
Je me souviens qu’un soir pour le dessert, on nous a donné du beurre avec de la confiture. Apres que la patronne ait insisté, je me suis servi pour la troisième fois. Alors François, le deuxième, explosa en dénonçant ma gourmandise. J ’ai répliqué en disant :

  • « C’est toi le gourmand. Tu n’y as même pas goûté, tu es même impoli. Tu ne veux pas manger de ce qu’on te donne. »


Je vois encore le propriétaire assis en face de moi. son visage rayonnant de joie de nous voir nous disputer.
Le temps passait et mes trois ans d’apprentissage arrivaient à terme. J ’ai passé mon certificat de fin d’apprentissage avec succès cette fois-ci. C’est bien avec nostalgie que je revis cette époque.

Mon départ au régiment s’ensuivit. J ’ai été affecté dans une unité du génie. Les classes finies. après avoir passé un concours, je suis rentré dans les ateliers de menuiserie et je suis resté jusqu’à la quille.

J’avais 24 ans passés quand je suis rentré du régiment ; toujours avide de connaissances, sur ma lancée. j’aurais tant aimé faire le tour de France par le compagnonnage. Changer de régions, changer de patrons, cela aurait peut être comblé le vide qui me tenaille encore. J’étais tout seul a ce carrefour de la vie. Autour de moi pas de conseillers ; changer de métier il n’en était pas question. Le bois c’était mon idole, son parfum pénétrant jusqu’au fond de moi-même me rendait invulnérable. Hélas ! sans argent, j’ai pris la route étroite qui était en face de moi. celle que je connaissais déjà ; peut-être quelqu’un d’invisible me l’avait déjà tracée.


Mon regard vers l’avenir était de fonder une petite entreprise.
Ainsi, je me suis rendu à la Chambre des Métiers à Pau avec une petite moto que j’avais achetée d’occasion. J’étais là avant huit heures, ce fut certainement un des plus beaux jours de ma vie. L’accueil a été très chaleureux, on m’a souhaité bonne chance. Les formulaires à la main, j’ai redescendu les marches du perron. Dans ma mémoire je
répétais :

  • « Moi, désormais officiellement déclaré artisan. »

Je rêvais en plein jour. j’étais quelqu’un. Je repris le chemin du retour, alerte et guilleret, dans ma griserie j’avais brûlé un stop à Lescar !


Chemin faisant dans mon métier, après quelques années seulement de bien pénibles travaux effectués à la maison la récompense arriva. Mes premières économies servirent à acheter une combinée pour faire de la menuiserie et du meuble. Avoir un atelier a été pour moi une réalisation inespérée jadis. La clientèle m’étant restée fidèle,
nombreux étaient ceux qui, en rentrant dans mon atelier, avant même de me dire le but de leur visite me disaient :

  • « Oh ! que ça sent bon le bois »

C’était à la lin du mois d’octobre 1951, au grand moment des vendanges. La nouvelle se répandit et j’ai dû à la hâte aiguiser mes modestes outils, remplir les sacoches de mon vélo, et partir en cahotant sur les chemins caillouteux, réparer des barriques, faire des cuves, reprendre les travaux inachevés.

J’ai retrouvé, je dirais mes amis, car je n’ai jamais aimé le mot client. Les maisons en face de chez moi, sur les coteaux, je m’y rendais à pied : une musette remplie d’outils, la varlope et la scie enfilées au manche de la hache, je
prenais le sentier le plus direct ; je traversais une rivière pour rentrer dans un bois en suivant un chemin de charretier, sans ménager mes efforts. J’enjambais les fossés, mais je savais très bien, par expérience, qu’à l’orée de la clairière, encore un peu plus loin. je trouverais un réconfort.

Pour ces réparations de barriques, il m’était arrivé de faire six maisons différentes dans la semaine, et souvent éloignées, dans les communes voisines. Ainsi, vais-je évoquer quelques souvenirs de ces moments vécus.

Arrivé à l’approche de la ferme, souvent c’était le chien qui donnait l’alarme ; aussitôt quelqu’un venait à ma rencontre.
Ces retrouvailles me faisaient oublier toutes mes fatigues. ll fallait rentrer dans la cuisine pour prendre un peu de café avec des biscuits.
La bouteille d’eau-de-vie était aussi sur la table, pour en terminer avec un « canard ».
On ne tardait pas à me taquiner, c’est bien dans les mœurs du pays.
Maintenant. me dit le patron, il te faut tout réapprendre, tu as certainement tout oublié. je parie que tu ne sais plus reconnaître une planche si elle est en chêne ou en châtaignier »

  • « Moi. j’aurais cru qu’il ne savait plus parler patois››.

Ajouta la paysanne avec un éclat de rire.


La journée s’annonçait bonne et on passait aux choses sérieuses.
Pendant que je déballais mes outils. le patron balayait la grange et dégageait un vieil établi qui s’appuyait contre le mur car il n’avait plus que trois pieds. Je lui demande où sont les douves en châtaignier.
Il me répondit comme un homme très ordonné :

  • « Je crois qu’elles sont où tu les a laissées l’année dernière, où peut-être sous cette pile de fougères ».

Après un bon casse-croûte je me remis au travail et lui s’éclipsa à sa besogne. Il restait avec moi un petit groupe d’enfants qui regardaient les jolis copeaux qui sortaient en vrille de ma varlope et tombaient en spirale au pied de l’établi. Ils en prenaient à pleine main en courant l’un après l’autre, ça leur servait de confettis.

Vers midi. trois hommes revenaient des champs, le visage un peu cramoisi par le soleil. Mais avant de se mettre à table nous dûmes aller faire un tour au chai, pour goûter le nouveau cru. Devant cette rangée de tonneaux, on entendait un petit bruit discret : c’était “le glouglou” du vin qui commençait à fermenter

  • « C’est une année très bonne en quantité et en qualité », nous dit le patron.

Il décrocha une pipette qui était pendue à une solive du plafond, après l’avoir bien remplie, il distribua le contenu qui
pétillait dans nos verres. Je lisais sur son visage la joie qu’il avait de nous montrer la récompense de toute une année de labeur.

  • « Cette barrique, me dit-il, c’est peut-être toi qui l’as faite quand tu étais chez Juet. Les trois tonneaux, c’est du vin qui a trois ans. Je vais le mettre en bouteilles sous peu. »


Et il partit rincer la pipette, car il fallut en prendre une gorgée de chaque tonneau. Après avoir savouré ce précieux liquide, comme de véritables sommeliers :

  • « Celui-ci est plus corsé » dit l’un d’entre-nous ;
  • « Oui. mais le premier a une robe plus dorée » dit l’autre.


En dégustant ce vrai nectar, je restais perplexe, avec cette odeur de vin nouveau, quel délice !
Dans la cuisine la patronne s’impatientait. Elle avait préparé un repas digne des meilleurs restaurants. J’étais gagné par l’émotion, car partout où je me trouvais. je ressentais qu’ils étaient heureux d’avoir
un convive. J’essayais de les distraire en racontant ce que j’avais vu sous le beau ciel de Provence, les bons moments et les mésaventures qui arrivent quand on est sous les drapeaux.

Les conversations ne tardaient jamais à revenir sur le travail du bois. Le patron me dit :

  • « Cet hiver, il faudra nous garder quelques jours, on voudrait restaurer cette armoire et aménager une autre pièce ».


C’était une très belle armoire, presque aussi haute que le plafond, elle était en bois de noyer, il fallait la décaper car elle était très brunie par la fumée, changer les ferrures. Les portes étaient un peu pendantes comme d’un oiseau blessé aux ailes.
Comme je savais qu’i1s aimaient les plaisanteries, je leur dis :

  • « Je vous propose une très bonne aflaire. Je vous prends cette armoire, et à la place je vous en fait une toute neuve en formica. C’est très à la mode maintenant »
  • « Ah ! non, dit la patronne, la mode, laissons-la passer !››


La mémé qui était assise sur un coffre devant la cheminée se leva, sans s’appuyer sur sa canne cette fois-ci. Elle n’était pas certainement très rassurée d’entendre ce marché peu convaincant et s’écria :

  • « C’est le frère de mon grand-père qui l’a faite, je l’ai connu moi ! Il était charron mais il savait tout faire››.


Le patron ne maîtrisant plus son fou-rire, me faisait discrètement du pied. Il réussit cependant à articuler une demi-phrase :

  • « Tu n’as aucun don pour faire le brocanteur » me dit-il.

Comme quoi, si la mode est éphémère, le bois, avec son âme immortelle, présidera toujours.

La première journée passée dans une maison apportait toujours du travail en perspective. C’est surtout quand on étaient attablés que les plans et décisions se concrétisaient. Parfois c’était du neuf, ou bien la réfection des toitures. Mais la nécessité d’abattre des chênes s’imposait souvent.

Après ces longs débats parfois intéressants à vivre. on fixait une date pour l’abattage des arbres. Et puis spontanément. le patron revient sur la décision.

  • “Est-ce que c’est la bonne lune au moins ?” Vite, il décroche le calendrier pour en être certain. J’approuvais sans réserve,
  • « Ça c’est primordial » je leur disais. Il m’était arrivé, chez des gens qui n’y croyaient pas du tout, d’inverser mes connaissances, et de leur dire :
  • « Moi la lune. je la regarde quand elle s’éclipse. » Comme ça les faisait rire, je continuais ma plaidoirie en racontant une anecdote :
  • “Pierre Lembeye m’a dit un proverbe, en patois bien sûr, tout omi qui lue je tout l’an que pegueje.  (Tout homme qui parle de la lune toute l’année est dans la brume).”

Pierre Lembeye était bouilleur de cru. S’il ne croyait pas aux vertus de la lune. par contre, pour chauffer son alambic, il voulait un bois en chêne bien sec et stocké à l’abri. Avec ça il faisait du bon travail et allait vite. Je me souviendrais toujours : une fois, je passais par hasard devant son lieu de travail, ll faisait une journée hivernale, vraiment ténébreuse, lui gesticulait devant le foyer de son alambic, entouré par les tourbillons de fumée. On lui avait apporté des bûches en hêtre, demi-sèches et mouillées en plus. Quand il m’a aperçu à travers une éclaircie, il a lancé ce cri d’alarme :

  • (Oh ! hilh de pute !). Peut-être bien que ces bûches avaient été abattues en mauvaise lune, allez savoir ?

A cette époque, je dirais dans mes jeunes années. l’artisanat si diversifié était en vogue. Il faisait bon vivre dans ce monde dense et grouillant, épris de liberté. Rien que dans le secteur du bois, la liste des différents métiers est longue où chacun a son art, avec ses outils adéquats. En matière d’ajustage et de savoir-faire aussi, nous avons notre devise. On dit :

  • « Charron fort, menuisier juste. charpentier lâche ».


A l’assemblage. les pièces de charpente doivent s’emboîter sans pression, quand on est sur un échafaudage, dressé entre ciel et terne, en haut des murs. Les pièces de bois, parfois très lourdes, que l’on
porte a bout de bras, s’encastrent dans les mortaises et tiennent par les butées. Ensuite, on met les chevilles qui sont faites généralement en acacia ; c’est un bois très dur qui ne rompt pas. Elles servent principalement à rapprocher les différentes pièces. C’est un astucieux procédé de nos ancêtres, ça remplace le serre-joint du menuisier et du charron.

Si les artisans de nos jours se font rares. il n’en demeure pas moins que l’amitié entre nous est restée la même. Quand on se rencontre, c’est toujours une poignée de main fraternelle qui nous étreint. On en profite pour aller trinquer au café du coin, on raconte notre vie. Dans ces moments euphoriques on a tendance à se vanter un peu, c’est ainsi qu’on oublie les problèmes des jours précédents. On se lance aussi quelques flèches, des flêches pleines d’humour, bien sûr et non pas de venin.
Dans notre dialogue, le métier de menuisier était à la une, lorsque de la table à côté quelqu’un nous dit :

  • « Moi, je n’aime pas les gens qui « menuisent » (me nuisent).

Le rire fut général et la conversation suivit son cours. Chacun. connaissant son point fort et le point faible des autres. rendait la séance encore plus attrayante. Je leur dis :

  • « Moi, j’aime changer de travail. Quand j’ai terminé une série de fenêtres, je m’attaque volontiers à un escalier, ou un meuble, ou une porte d’entrée. S’il me fallait faire le même travail à longueur d’année, je crois que je deviendrais fou »
  • « Oh, mais toi, tu es comme Laquille d’Arthez-d’Asson ! ll était charpentier, menuisier, maçon. Mais il n’avait aucun métier de bon… »

Depuis le début de ma carrière artisanale, rares ont été les journées ouvrables où je n’ai pas touché du bois, mais cela n’a pas toujours suffi à conjurer le mauvais sort, et bien des écueils m’ont barré la route.

Je passerai outre les quelques très rares clients mal intentionnés.
La plus grande difficulté pour les artisans, toutes professions confondues, a toujours été le carcan administratif qui minait notre élan, en semblant ignorer le nombre d`heures de travail qu’il fallait accomplir et les privations pour faire face sur tous les fronts.
La liste serait longue si je comptais tous ceux qui ont dû par contrainte financière abandonner la course et souvent après des années de persévérance. Ou bien des jeunes qui n’ont pas voulu prendre la succession par dégoût.

Des jours sombres que je redoutais vinrent aussi. Tous les deux ans, au renouvellement du forfait, l’angoisse me gagnait. L’année 1985 fut pour moi une année cruciale. Pourchassé par le contrôleur qui se rendit chez moi contrôler mon établissement, puis trahi par le comptable, j’ai signé un forfait qui n’était pas le mien. Je garderai pour moi les
conséquences qui suivirent, les ajustements à payer aux différentes caisses s’étalant sur les deux dernières années.

Cette épreuve laissa des traces.
Mon rêve d’entrepreneur était maintenant terminé et si je dois mon salut à quelque chose, c’est au fait d’avoir œuvré tout seul. Et pourtant, plusieurs fois. des jeunes, leur apprentissage terminé, m’avaient sollicité : d’Artiguelouve, de Saint-Faust, de Mourenx, de Lacommande, de Lasseube. lls avaient comme moi choisi le métier du
travail du bois.
Je revois l’un d’eux dans mon atelier. Il avait un air timide ou suppliant, attiré par l’odeur d’un meuble fraîchement ciré son regard se portait sur une pile de planches et de travaux en cours. Je sentais l’ardent désir qu’il avait de venir travailler avec moi. Mon cœur battait à se rompre. ne trouvant pas les mots pour lui expliquer mon
refus. Je n’ai pas osé lui dire que peut-être un jour je ne pourrais plus le payer. Et pourtant j’avais du travail à revendre.
Quand j’étais tout seul dans mon atelier, je cherchais des mots, des phrases pour oublier.

  • « Il n’y a pas de sot métier, mais il y a de sottes gens » Nous avait maintes fois répété M. Camy, quand on était sur les bancs de l’école.
  • « Plaie d’argent n’est pas mortelle » Avait dit quelqu’un d’autre.
  • « Mais la raison du plus fort est toujours la meilleure » Avait déjà constaté La Fontaine.

Si les artisans autrefois avaient du prestige, aujourd’hui les temps ont changé, on n’est plus indispensable. On se sent mal aimé.
Ceci n’est pas nouveau sous le soleil, rares ont été ceux ou celles dont l’existence s’est déroulée comme ils l’avaient dessinée quand ils avaient vingt ans.

Cette tourmente passée, j’ai repris mon bâton et ma houlette avec mon compagnon de route, le bois. Les jours. les mois ont passé comme un tapis roulant. La retraite m’est un gain et je ris de mon passé. Je travaille pour moi car. comme le dit le proverbe,

  • « C’est le cordonnier le plus mal chaussé ! »

Les liens avec le bois sont plus que jamais resserrés. On se connaît depuis longtemps. Les mauvais souvenirs que j’en garde. c’est quand je participais moi-même à sa mise à mort. Avec des coups de hache et puis
le coup de grâce avec le passe-partout. Dans un bruit assourdissant. il s’écrasait sur le sol. J’entendais son gémissement qui se perdait comme une morne plainte au fin fond de la vallée.


J’ai aussi aidé aux débardages. aux chargements sur des charrettes ou des camions et puis j’ai fait cortège jusqu’a la scierie où je l’ai vu débité en planches. Et puis c’était le retour a la maison. Je le mettais sur des cales pour qu’il soit surélevé avec des étrésillons entre les planches. La pluie, le vent auront pendant trois ans gifllé sa face, l’auront purgé de son tanin quant il s’agissait du bois de chêne
ou de châtaignier.
Enfin vient le moment de le mettre à l’abri pour le séchage.

A la dernière étape, dans l’atelier, l’air devenait de plus en plus serein ; plus on l’avait martyrisé, plus il sentait bon.
Alors commençaient les travaux qui faisaient tout oublier. C’est surtout en faisant de la sculplture que je ressents l’influence qui nous lie.

Par une matinée givrante. une corbeille à la main, je me rendis à la bûchère. Un bout de planche en tilleul d’une grandeur respectable que j’avais par mégarde jeté jadis, attira mon attention.
En le prenant dans mes mains, en quelques secondes seulement, il réchauffa mes doigts engourdis. Je le remis sur mon établi et après quelques coups de crayon abstraits. je me mis à le ciseler de toutes
parts. et puis encore des coups de crayon et le supplice continuait, mais lui cependant restait toujours muet.
Au bout de quelques heures, des personnages aux visages souriants me regardaient et quelques jours plus tard ils étaient accrochés au mur, bien parfumés avec de la cire d’abeille. Sans se soucier des regards des curieux, ils subsisteront peut-être à tout jamais. Ce n’est certes pas un tableau de maître mais chaque fois que je le vois, il me rappelle ce jour et de l’avoir sauvé du pire des destins, alimenter le feu.

Enrobé dans le tourbillon de la vie active, rentrer dans mon atelier chaque matin est devenu une coutume immuable. Mais quand on est retraité, les travaux en série sont finis. Il n’y a plus la pression des clients. Le plaisir est bien plus grand en voyant évoluer les travaux : les planches débitées, rabotées. ajustées ; et voir un meuble qui prend forme en sortant du néant me rend encore plus attentif.
 Travailler dans ce milieu est devenu pour moi une détente. Je pense aussi à tout ce qui m’entoure, mon savoir-faire est bien peu de chose.

Tous les métiers me fascinent. J ’aurais voulu tout savoir, tout connaître, j’aurais voulu être astronome, architecte, historien, journaliste. écrivain. Et puis me revient le souvenir que je m’étais promis d’être aussi humble que le bois.
Il m’arrive très souvent de rebrousser chemin vers les années de ma plus jeune enfance. Sans nostalgie bien sûr, j’aime retourner à cette époque et revivre ces mémorables souvenirs que j’ai vécus avec mes
aïeux.

Combien de fois j’étais avec mon grand-père les jours d’intempéries, bien a I’abri dans la grange. Je le regardais travailler. Il avait une attention particulière a réparer les outils aratoires. ll faisait un traîneau qui servait à rentrer du bois de chauffage et le foin à la saison, avec une hache qui me paraissait très lourde. Il aiguisait des piquets pour la vigne, qui étaient en châtaigner ou acacia. ll s’activait comme s’il avait pris du retard. En regardant tous ces
gestes coordonnés, j’étais heureux comme un jeune veau qui gambade dans la prairie.
C’est peut-être lui qui le premier m’a transmis le virus qu’est le travail du bois. Je le vois encore, le soir, quand il partait se coucher en tenant une bougie à la main. Je l’entendais parfois, d’une voix faible mais qui parvenait cependant à percer le silence par la porte entrebaillée, réciter sa prière du soir.

Nous avions une voisine qui s’appelait Marie-Anne. Elle venait de temps en temps passer une soirée hivernale devant l’âtre où toute la famille encerclait un feu de bois. D’autre fois, c’était par une après-midi bien ensoleillée que sa visite inopinée apportait la sérénité dans mon cœur. Avec ma grand-mère, leurs cannes en bambou à la main. on parcourait les allées du jardin et puis elles prenaient place sur des tabourets qui étaient ombragés par une treille et des branches de lilas. Je m’asseyais a côté de mon frère et j’écoutais leurs propos, parfois très gais ou plus discrets.


Elles avaient toutes deux un foulard, noué sous le menton et qui cachait leurs cheveux blancs. Je me souviens d’une fois où les mauvais souvenirs revenant à la mémoire de ma grand-mère, des larmes commencèrent à couler en suivant les rides qui sillonnaient son visage.
C’était la première fois que je la voyait pleurer. Elle murmura d’une voix entrecoupée de sanglots :

  • « Quand je les ai vu passer la porte, la valise à la main ! ».

Elle parlait de deux de ses fils qu’elle n’avait jamais revus. Que pensaient ces jeunes hommes quand ils avaient vingt ans ? Ils avaient certainement beaucoup de projets, mais ils n’avaient sûrement jamais pensé qu’ils allaient mourir à la guerre.


Et puis vint pour moi l’heure de découvrir le monde extérieur, ainsi sur le chemin de l’école, que de souvenirs me reviennent, en arpentant matin et soir les trois kilomètres qui nous en séparaient. Mme Camy
nous avait recom- mandé, quand on croisait quelqu’un sur la route de sortir son béret pour saluer.
On rencontrait beaucoup de gens qui se rendaient au travail, ouvriers agricoles, artisans, couturières. Ils marchaient à une allure rapide mais ne manquaient jamais de nous sourire.

On voyait des paysans avec une paire de bœufs attelés à un tombereau apporter des cailloux pour
empierrer le chemin ; d’autres les brisaient avec un marteau au long manche de bois.
Je me souviens une fois avoir eu très peur : des muletiers arrivaient en face de moi, ces hommes étaient assis sur des trinqueballes (en patois on appelait des cabarets) avec un bruit d’artillerie auquel se mêlaient des cris stridents et des coups de fouets en l’air, un bruit de chaîne qui traînait sur les galets. lls se rendaient quelque part dans la foret pour débarder des grumes. Moi, pas plus haut qu’une botte, sans perdre mon sang-froid, j’ai croisé ces attelages en regardant ces grosses roues en bois qui creusaient une ornière sur le chemin.

A l’intérieur de l’école. j’étais un élève calme mais pas très studieux et arrivé à l’âge de l2-l4 ans. je dirais sans commentaire, que je l’étais un peu moins, plutôt espiègle et turbulent.
 Si je me souviens du premier jour où j’ai été à l’écoIe, je me souviens encore beaucoup plus du dernier. Ma joie était grande quand j’ai tourné le dos à la porte d’entrée. Je n’avais jamais pensé que dans la vie il n’y a aucune marche arrière, qu’il y a des jours sans lendemain, que le temps perdu ne se rattrape jamais.

A partir de ce jour je suis entré dans cette grande famille que je connaissais déjà un peu, le monde rural. ll m’est difficile de le décrire, tellement ça ressemblait à une grande fourmilière où rien ne laissait prévoir le monde rural d’aujourd’hui où tout est mécanisé.
Nous avions une petite propriété. Avec mon frère, nous allions aussi chez les paysans aux alentours : comme presque tous les travaux se faisaient manuellement, il fallait beaucoup d’ouvriers.

  • « Un apprentissage est vite fait, il faut simplement de l’huile de bras » Me disait en plaisantant une mémé.

Mon esprit s’éveillait tous les jours à la vue de tous ces outils si diversifiés. les charrettes, les tombereaux. les barriques dans les chais. les jougs pour joindre les bœufs. Il y en avait de trois sortes, des petits pour les vaches, un peu plus grands pour les bœufs et d’autres plus longs qui servaient quand il fallait butter le maïs. ll y avait encore un autre modèle tout à fait différent pour les mules dont se servaient les exploitants forestiers. Tout ça, c’était l’œuvre des artisans.

On allait aussi chez le forgeron aiguiser les socs de charrues ou ferrer les pieds des bœufs. Il va de soi que je regardais travailler ces spécialistes avec un intérêt camouflé, mais j’étais trop timide pour poser des questions.
On se rendait souvent dans les bois, car c’était la que se trouvaient les ressources naturelles des paysans. Pendant la moisson on allait chercher des lianes pour lier les gerbes de blé.

On allait aussi abattre des aulnes pour faire des drainages aux endroits marécageux, car ce bois avait le renom de ne pas pourrir dans l`eau. Et, bien sûr, pour le bois de chauffage, pour cela on cherchait les pieds qui n’avaient pas de valeur industriellement.

On avait des outils qui étaient toujours en état de marche. La scie, le passe-partout, les coins et la masse. la serpe pour faire les fagots sans oublier, bien sûr, la gourde pleine de vin blanc.

On rentrait vers midi pour se mettre à table où la conversation s’animait. La patronne avait déjà mis sur la table la soupière de laquelle se dégageait une odeur pour les fins gourmets. Elle rentrait aussi dans notre
conversation,

  • « On ne sait jamais ce qui peut arriver » Nous disait-elle en patois, au bas que troubéran toustem uo pére enta la sete (dans le bois on trouvera toujours une poire pour la soif).


Il m’est arrivé plus d’une fois dans ma vie professionnelle d’aller dans le bois abattre un jeune chêne pour faire un timon de charrette ou de faucheuse mécanique. Le propriétaire murmurait en prenant un accent
de culpabilité

  • « C’est quand même dommage, ça aurait fait un beau chêne. . . »


Être en compagnie d’artisans me plaisait encore plus. En dehors de leur savoir-faire, ils avaient un don pour distraire leur entourage. On m’avait mis un jour pour servir de manœuvre à un charpentier de Monein, pour étayer un plancher et d’autres travaux de restauration. Quand on eut mis quelques poteaux de soutènement, il me dit en patois :

  • “E bedes, aquets tros de boès en punte que tienen autan com ue hemme a plat.”

Je l’aidais aussi à scier du bois, on graissait la lame avec un bout de lard. Il m’avait donné un peu d’importance en me demandant de clouer une planche. Je pliais toutes les pointes tandis que lui se tordait de
rire. Il me dit :

  • « Ça c’est le courant d’air. Il faut fermer les fenêtres »

Je me suis aperçu qu’il m’avait graissé la tête des pointes. le marteau glissait dessus en les faisant plier.
Il y avait aussi des artisans ambulants qui se présentaient dans les fermes. Je me souviens d’un chaisier, c’était un Italien : avec mon père, on avait abattu un frêne. Nous avons encore deux de ces chaises en souvenir. On parlait en patois, on se comprenait mieux qu’en français. Je lui ai demandé :

  • “Comment vous vous appelez ?”.
  • “Que m’apèri Jan-Baptiste, loung de corne e court de biste. “

Il y en avait un autre qu’on appelait le gagne-petit, il passait tous les ans en période hivernale. Il venait de l’Ariège disait-on. Il faisait des travaux domestiques : soudures. étamer des ustensiles de cuisine. Lui aussi allait de maison en maison et dormait sur la paille.


C’était un monde étrange et mystérieux, arriéré, vont dire les jeunes d’aujourd’hui. Et pourtant, il n’en était rien ; bien que ce soit la guerre. il y avait partout une riche ambiance au travail, aux repas.
Les discussions tournaient souvent en histoires théâtrales que certains avaient le don d’arranger pour agrémenter les choses.

Il y avait périodiquement des rassemblements qu’on appelait en patois : las pélères, espérouquères, batères.
Certains paysans devaient se rendre à Pau pour livrer du bois de chauffage ou quelques barriques de vin. Ils faisaient semblant de redouter ce travail, mais c’était avec impatience qu’ils attendaient ce jour. C’était pour eux un jour de fête. C’était arrivé des fois où les bœufs étaient rentrés deux ou trois heures avant le patron.

Il y avait à Pau un restaurant qui leur était familier, il s’appelait Carrazet et sur le bord de la route il y avait les bistrots ; un qui s’appelait Coussirat, un autre Lapassade, un troisième qui s’appelait
Lestanguet.
Les routes étaient aussi animées par les voitures hippomobiles que possédaient les paysans un peu plus fortunés. lls allaient au marché vendre leurs produits. Ils partaient le matin et ne rentraient généralement que le soir.

C’était aussi pour eux un jour de détente, tout en travaillant.
Combien de fois j’ai tourné autour de ces voitures hippomobiles. Elles étaient faites en bois de frêne, un travail fait avec une finesse hors du commun : les brancards, les roues caoutchoutées, les garde-boue.
Dans mon village il n’y avait pas de carrossiers, ni aux communes alentours. Où étaient donc ces talentueux ouvriers ? A la vue de ces travaux, grandissait en moi un esprit de révolte sans savoir contre qui.

Apprendre à travailler le bois c’était la question qui ravageait mon cerveau. Je cherchais, je cherchais… J’en connaissais le coût, trois ans d’apprentissage sans salaire. Je me souvins d’un vieux proverbe qui dit

  • « Pour durer il faut endurer ».

Je suis donc parti pour trois ans, guidé par mon instinct, en cheminant vers la terre promise.

Sur cette route infiniment longue, si bien que mon apprentissage sur le bois dure encore. Que de souvenirs mémorisés, après ce long voyage qui a duré plus de 50 ans, pour me rendre à l’évidence de cette époque prodigieuse où nous vivons, où la technique est reine, où chaque année, où chaque jour nous apporte des nouveautés, des découvertes qu’on aurait qualifiées d’utopiques jadis.
Ce monde où nous vivons n’est-il pas plus mystérieux que le premier ?

Au regard de tout ça, le bois est toujours d’actualité. Ce n’est pas un symbole si on le hisse en haut des murs, on l’aperçoit un peu sous sa cape de tuiles. Je m’attardais un jour devant une villa en construction. Je regardais un jeune et hardi charpentier qui attachait un bouquet au faîte d’une charpente qu’il venait de monter. En bas, un groupe de personnes en extase s’apprêtait à fêter l’événement. J ’avais moi-même vécu ces bons moments. J’aime bien m’entretenir avec ces jeunes qui comme moi ont été épris de ce métier et com- bien plus encore avec ceux qui me tutoient. Leur tâche est plus facile avec l’outillage qu’ils ont, mais il n’en demeure pas moins l’amour du bois. Le bois… de tous. il sait se faire aimer, partout où je vais, je le rencontre dans les plus belles cuisines.

En parcourant les rues sonores de la ville, dans les luxueux magasins on l’a capitonné, ou, sans humiliation aucune, il sert de table à un téléviseur.
Mais ici, bien plus près de moi, c’est mon atelier, c’est aussi ma salle de séjour. On y respire une odeur de sapin, mais j’y retournerai encore, pas plus tard que demain.

Lors de la séance de l’ateIier de mémoire collective, quelqu’un a cité un vieux dicton :

  • « Quand on coupe un arbre. il faudrait en planter trois ».

J’ai un grand penchant pour l’écologie. Si j’ai été un peu mal placé pour mon entreprise professionnelle, j’ai le privilège de vivre dans un milieu naturel où les arbres et le soleil semblent s’être donné rendez-vous.

Dans notre vocabulaire rural, on ne parle pas de la forêt, on dit toujours le bois. Je vais au bois ramasser les châtaignes ; nous irons au bois chercher les cèpes ; il est parti au bois chercher des brindilles pour allumer le feu. Le bois aussi est un grand refuge pour toutes ces bêtes auxiliaires de l’homme et qui ont leur raison d’être. Les oiseaux regagnent le bois pour passer la nuit ; les renards et les blaireaux y creusent leurs terriers et combien j’en passe. Quand on se trouve seul dans un bois, il se fait un silence trompeur car peut-être des centaines d’yeux nous épient en nous suspectant.

J’avais 25 ans quand j’ai moi-même planté un peuplier à quelque dizaines de mètres de la maison. Il m’est impossible maintenant de passer par la porte
d’entrée sans regarder ce géant. Je dirais même un seigneur, il mesure 25 ou 30 mètres de haut. ll a résisté à toutes les tempêtes, il est la comme mon intrépide sentinelle, il domine.

Le peuplier n’est pas un bois très utilisé en industrie mais, à mes yeux, c’est l’arbre le plus admirable et le plus élégant de notre région. ll y a cinq ou six corbeaux qui déambulent dans la contrée. En allant je ne sais où, ils font escale sur les plus hautes branches du peuplier dont le feuillage frémit au moindre coup de vent. Je les regarde, ils me regardent, en me remerciant peut-être, allez savoir !

Je suis aussi entouré d’arbres fruitiers de diverses variétés, que pour la plupart j’ai plantés moi-même. Ils sont là, immobiles mais bien vivants. Les fleurs et leur feuillage très diversifiés m’enivrent de parfum exaltant. Au printemps surtout, dans ce ramage comme un véritable orchestre, les oiseaux s’égosillent, éperdus de joie. Ils se croisent dans les airs, ils vont, ils viennent.

En regardant les petits brins d’herbe que je froisse sous mes pieds, je me sens bien petit devant sa Majesté nature.

Y-a-t-il quelque chose de plus beau quelque part ? Dans les lieux célestes ? Je pense bien que je suis né trop tôt pour le savoir.

François Supelli, Aubertin