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Nov 24 2018

1er juillet tragique à Aubertin en 1944

Le 1er juillet 1944 fut une journée particulièrement tragique à Aubertin pendant la guerre 39-45. Dans son recueil intitulé « Souvenirs d’une vieille pendule », Albert Peyroutet raconte.

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René Camy dans sa Traxion

Depuis quelque temps, M. Camy cherchait des maisons inoccupées où les maquisards pourraient se réfugier. On lui a signalé une grange appartenant à Jandou de Martin dont le vrai nom était Cambeig. Quelque temps après, les Allemands sont venus y voir. Heureusement, Jandou avait réussi à cacher des affaires compromettantes, mais les Allemands ont quand même trouvé des indices. Ils ont incendié la borde d’Arizet qui se trouvait dans le même quartier et qui, croyaient-ils, abritait des maquisards.

Le 1er juillet 44, jour du mariage de Léon Peyroutet, il y a au moins cinquante invités dans la cour de Bory où habitent les Peyroutet. On a dressé des tables en plein air, sous le grand marronnier qui se trouve à l’entrée, et on casse la croûte, avant de se rendre au village de la mariée.

Joseph Baudorre (à gauche avec le bérèt) se souvient de sa jolie cavalière, la fille Matalia. il y avait aussi monsieur et madame Couralis et monsieur Casamayou avec la fille Marsa.

Mais on n’est pas tout à fait tranquille : on dit que les Allemands sont à Saint-Faust ce matin. Ils font la chasse au Maquis. Chacun le sait, dans les bois des environs, le Maquis est partout. L’un des frères du marié, Jean, qui est garçon d’honneur, est allé aux nouvelles par les sentiers de traverse. Voilà plus d’une heure qu’il est parti, et on commence à s’inquiéter.

Enfin, on aperçoit un homme qui approche en courant de l’autre côte du vallon : il sera là dans cinq minutes. Mais ce n’est pas Jean qui arrive, hors d’haleine ; c’est Vincent Lasserre, Barrailh, dont la ferme est située entre Aubertin et Saint-Faust. Il a tellement couru qu’il peut à peine parler. Il confirme ce qu’on craignait. Plusieurs centaines d’Allemands sont entrés dans Saint-Faust. Ils ratissent le terrain à la recherche des maquisards. Bientôt, ils seront à Aubertin. Ils ont arrêté Jean qu’ils emmènent avec eux pour qu’il les guide.

La nouvelle a jeté un froid. Personne n’a plus envie de manger. Certains, qui n’habitent pas loin, courent chez eux chercher la carte d’identité qu’ils ont oubliée. Marcel Médou saute sur un vélo et à toutes pédales va prévenir un groupe du Maquis dans le voisinage.

Maintenant, tous les regards se portent vers le chemin de crête que les Allemands emprunteront inévitablement. Tout à coup, une troupe de soldats apparaît au détour du chemin. Ce sont eux ! En bordure de la route, ils ont vu les deux cars qui doivent nous emmener à Saint-Faust… et notre rassemblement doit leur paraître suspect.

Les hommes avancent d’un pas lourd et sans alignement. Les uns portent des
mitraillettes, les autres des fusils. Vers le centre de la colonne se trouve l’officier qui les commande. En un clin d’œil, la maison est cemée : chaque issue est gardée par plusieurs soldats, l’arme au bras, prêts à tirer. Un nouveau groupe descend maintenant la côte. Jean est avec eux, nous le voyons qui marche la tête basse, étroitement encadré. Voici un Allemand qui s’avance vers nous.
– Monsieur l’instituteur, demande-t-il en français.

M. Camy, qui, il y a quelques jours à peine, me faisait encore la classe, se lève et le suit d’un pas rapide. Que lui Veut-On ? Je ne connaissais pas alors son action dans la Résistance. J’ai imaginé qu’on s’adressait à lui parce qu’il était un homme instruit qui pourrait bien les renseigner, parce que, aussi, il était le secrétaire de mairie et par là même au courant de ce qui se passait dans le
village.

L’interrogatoire a lieu à une trentaine de mètres. L’officier pose des questions par l’intermédiaire d’un interprète. M. Camy n’a pas peur, et j’admire son sang-froid : il répond avec calme. J’entends distinctement 1’interprète lui demander si des « terroristes » occupent Aubertin, s’il en a vu, s’il est passé beaucoup de voitures dernièrement…
– Non, répond l’instituteur d’une voix forte.
Il n’a pas vu de terroristes ; il ne sait pas s’il y en a sur le territoire de la commune. Quant aux voitures, oui, il en passe de temps en temps… une traction hier… non, avant-hier. Il ne sait pas qui était à bord… A un certain moment, l’officier se fâche et l’interprète crie :
– Vous êtes « responsible !
Cela dure de longues minutes, et nous n’en menons pas large. Finalement, M. Camy est relâché. Sans doute ses explications ont-elles paru convaincantes, sans doute n’a-t-on rien trouvé à lui reprocher. Entre-temps, Jean nous a rejoints. Les Allemands l’ont un peu malmené car, au lieu de les diriger dans le bon chemin, par bravade il les a entraînés par les endroits les plus difficiles, en dehors des passages fréquentés, ce que voyant, les Allemands l’ont obligé à porter une lourde caisse de munitions.

Les Allemands partis, nous respirons. Chose inespérée, nous avons la permission de nous rendre à Saint-Faust en utilisant nos deux cars. Dix minutes après, nous nous mettons en route. On entend crépiter des coups de feu dans le vallon. Brusquement, à une croisée de chemins, nous voyons d’autres soldats postés dans les fossés.


– Halt ! Hall !
Les armes se braquent sur nous, menaçantes. Les cars stoppent, mais nous devons aussitôt reculer dans un chemin étroit pour laisser passer un gros camion allemand qui s’arrête devant nous. En même temps arrive une voiture légère portant un haut gradé. Tout à coup, poussés par des soldats, deux hommes, les mains attachées derrière le dos, sautent de l’arrière du camion. Le premier, qui porte un collier de barbe, n’est vêtu que d’un slip bleu marine. L’autre est en chemise. Il me semble, sans que je puisse l’affirmer, qu’on les a fait monter dans l’auto allemande. Un moment, j’ai cru qu’on allait les tuer devant nous. ll s’agit, nous l’avons compris, de deux maquisards qui viennent d’être pris. Les soldats les font avancer à coups de pied et à coups de crosse. Ils sont marqués et ils saignent.

De nouveau, l’instituteur est appelé, mais cette fois-ci nous n’entendons pas l’interrogatoire qui se passe derrière un haut talus. Autour du car, à quelques mètres, des soldats croquent des pommes qu’ils viennent de cueillir aux arbres proches. Certains paraissent très jeunes, seize ans à peine.

Un instant après, sur un ordre du chef, nous reprenons notre route. Environ cinq cents mètres plus loin (un peu après Bordenave-Perry), nouvel arrêt. Cette fois, ça paraît plus grave. Je vois un fusil-mitrailleur en batterie sur un piquet de clôture et dirigé droit sur nous, l’homme prêt à tirer. Des soldats nous entourent. Un tout jeune sergent, presque un enfant, bondit sur le marchepied, pistolet au poing. Il crie d’une voix grêle :
– Papir… papir…


La main qui tient le pistolet tremble d’une façon inquiétante. Visiblement, le garçon est mort de peur. J’ai compris plus tard qu’il aurait suffi d’un rien pour qu’il donne l’ordre au fusil-mitrailleur de tirer. Heureusement, nous ne savions pas alors ce qui s’était passé à Oradour… Je me souviens que j’étais à côté de Papa, rentré de captivité un an auparavant. Je lui disais :
– Explique-leur, toi, en allemand.
Je croyais naïvement que mon père parlait couramment l’allemand…

Une fois de plus, après de longues minutes d’attente, on nous laisse partir. Nous arrivons bientôt à Saint-Faust, en retard mais sains et saufs. Je n’ai conservé aucun souvenir de la cérémonie de mariage, que ce soit à la mairie ou à l’église. Nous nous sommes retrouvés chez la mariée pour le repas qui était servi derrière la maison, à l’ombre de grands chênes. Il faisait très chaud. De tout l’après-midi, je n’ai rien retenu non plus, si ce n’est que Vincent Lasserre, qui avait une belle voix, a chanté Biribi-soin-soin, un morceau polisson qu’on lui réclamait toujours ; et un autre (Beig d’Abos, je crois), Danse, vas-y Hortense… à la manière de Fernandel.

Les émotions du matin semblaient oubliées. Le soir, après la nuit tombée, on a dansé sous les arbres, au son du saxophone de Beig, qui était venu pour ça. Charlette Camy, fille de notre instituteur m’a appris ce qui s’était passé le matin près de la route, à l’endroit où le dernier groupe d’Allemands nous avait arrêtés.

S’ils nous avaient paru si menaçants, c’est qu’ils avaient des raisons – du moins le croyaient-ils – de se sentir nerveux. Quelques minutes avant notre passage, ils avaient interpellé les Bordenave-Perry qui arrachaient des pommes de terre dans un champ voisin. Craignant la présence de maquisards, ils leur avaient ordonné de se coucher, ce qu’ils avaient fait, à l’exception d’Antoine, le domestique espagnol, qui était sourd. Celui-ci avait sur-le-champ payé son refus d’obéir : une rafale l’avait abattu.

Antoine Barbia exécuté par les Allemands le 1er juiller 1944

En somme, nous l’avions échappé belle, ce matin-là. Il eût suffi d’un petit geste incontrôlé, d’une perte de sang-froid de notre chauffeur pour que ce soit le carnage.
Dans le récit que j’ai écrit l’hiver suivant pour M. Camy, j’ai retrouvé quelques détails oubliés. Je me suis aussi rendu compte que j’avais peut-être un peu forcé dans la veine patriotique et dans la haine des « Boches ». Mon maître a encore accentué cette tendance par ses corrections. C’est que lui, engagé aux côtés du Maquis, il avait vécu, plus que les autres, cette joumée dans l’angoisse. Après avoir rappelé la conduite exemplaire d’une jeune femme qui, quoique marchant difficilement ayant eu la polio, avait réussi à prévenir un groupe du Maquis de l’approche des Allemands, il concluait, avec un sens historique que je n’avais pas : Tous les Français, hommes, femmes, gens valides et invalides firent dans notre petit village leur devoir. Ils avaient « l’esprit de la Résistance ».
Aujourd’hui, à hauteur de Bonnemason, en bordure de la Départementale 346, se dresse une stèle qui porte ces mots : Ici a été assassiné par les Allemands, le
Ier juillet 1944, Barbia Antoine. ll ne s’agissait pas à proprement parler d’un « assassinat », Mais ça revient au même. Un pauvre bougre d’Espagnol est tombé là, dont on dira qu’il est mort pour la France. Lui n’en voulait à personne. Il ignorait même tout de cette guerre et n’eut que le tort d’être sourd.

Je repense à cette journée chaque fois que je passe par là et que je vois la stèle. Aujourd’hui, des acteurs et des témoins de ces événements, beaucoup sont disparus, mais leurs noms restent gravés dans nos mémoires. On a su bientôt ce qu’étaient devenus les deux maquisards qu’on avait vus aux mains des Allemands. Lafitte, celui qui était enchemise et qui paraissait le plus jeune, a été exécuté. L’autre, qu’on appelait « Ponpon », s’est évadé de sa prison. Le 20 juin 1997, on a pu lire dans la République des Pyrénées : A 87 ans, Edouard Darritchon, plus connu sous le nom de « Ponpon », va recevoir la plus prestigieuse des décorations : la légion d’honneur au titre de « valeureux résistant ». (Sur la photo, il montre la cuillère avec laquelle il a descellé un desbarreaux de sa cellule de la caseme Bernadotte.)

M. Camy est mort en 1976. Il était depuis de nombreuses années Maire et Conseiller général. Marie Cambeig-Baherle, la jeune femme courageuse, est morte en 1996 à 81 ans. Mon oncle Léon, le marié du ler juillet 1944, vit toujours à Saint-Faust, maison Larose. Il fêterait l’année prochaine ses noces de diamant, mais il a perdu sa Jeannette il y a plus de trente ans.

Il est des matins radieux qui ne tiennent pas leurs promesses…

Lire également les témoignages sur cette journée :