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Nov 24 2018

Les boches à Aubertin

On n’osait pas les appeler « les Boches », mais on avait le mot sur le bout de la langue. Maintenant c’étaient eux les maîtres. La première fois que les enfants d’Aubertin en ont vu, c’était un après-midi à la sortie de l’école. Devant la porte, chez Malère, il y avait leur moto, avec son side-car. Les deux types étaient à l’intérieur du magasin, en train de faire des emplettes.

Un des gosses est entré, mais Auguste Malère lui a dit de revenir plus tard. L’enfant était contrarié, il ne comprenait pas pourquoi il ne pouvait pas rester dans la boutique et attendre son tour comme d’habitude. Alors un des Allemands, qui baragouinait un peu de français, a regardé le pauvre gosse et lui a dit, dans un grand éclat de rire :

– H !a ha ha ! Fini mon ticket !

Auguste Malère a ri aussi. Les Allemands devaient acheter sans tickets, eux, on ne sait pas quoi. Les autres enfants faisaient cercle autour de la moto. Ça les intéressait plus que la leçon du lendemain. Pour sûr qu’ils allaient en rêver la nuit. En somme ces Allemands ne leur faisaient pas peur, ils les trouvaient plutôt grotesques.

On allait en revoir de temps en temps… Le grand bois qu’on appelle « las Barthes » entre Lasseube et Lacommande et à la limite d’Aubertin était leur terrain de manœuvres favori. Les enfants du voisinage, Jacques et Jean Bentérou, Maurice Supelli, étaient aux premières loges.

 

 

 

 

Ils regardaient les soldats jouer à la guerre, écoutaient la fusillade, et ramassaient les douilles une fois les Allemands partis. A l’école, les douilles avaient un grand succès. Les trois observateurs étaient entourés, ils faisaient des progrès dans l’art de raconter. Pensez donc ! La télé n’existait pas, on n’allait pas au cinéma. Voir les Allemands « en vrai », quelle aubaine ! On oubliait qu’ils étaient l’ennemi.

Un jour de manœuvres, des soldats sont allés se ravitailler dans une ferme. Mais au lieu des œufs frais qu’ils croyaient pouvoir déguster, ils se sont aperçus que la patronne leur avait refilé des œufs couvés. La semaine suivante, les mêmes soldats se présentent à la ferme. Cette fois, ils ne demandent rien. Ils entrent sans se gêner et, au plafond de la cuisine, ils dépendent le plus gros saucisson. Puis, en rigolant, l’un d’eux a dit à la fermière :

– « Quittes, madame. »

Ça, c’était les premiers temps de l’Occupation. Les Allemands nous menaient la vie dure, mais on ne s’en apercevait pas. Leurs soldats n’avaient pas l’air méchants. Les enfants ont toujours adoré jouer à la guerre : à Aubertin, ils se seraient passionnés pour les soldats français, mais c’est l’armée allemande qu’ils avaient sous les yeux. Un jour il s’est trouvé trente ou quarante hommes dans la cour de Miramont. lls n’ont rien demandé, mais on voyait bien qu’ils étaient chez eux. Albert était ravi du spectacle : les bottes, les uniformes, les armes qui luisaient au soleil. Le chef observait le coteau d’en face à la jumelle, un soldat prenait des photos, c’était un jeune aux cheveux noirs, petit et maigre…

Le journal donnait très peu de photos, et de mauvaise qualité. Match ne paraissait plus. On se rabattait sur ce qu’on trouvait. Albert à longtemps lu et relu un numéro de Signal. C’était un magazine allemand, bourré de propagande, mais la photo de couverture représentait un jeune pilote allemand aux commandes d’un avion de chasse. Albert a longtemps rêvé qu il était ce pilote, aux commandes du Messerschmitt…

Des Messerschmitt, on en voyait tous les jours évoluer dans notre ciel. Ça devait être en plein été 43, Pierre était tout juste rentré de captivité. Il était un peu plus de midi, toute la maisonnée était à table. Albert est sorti pour « voir les avions » dont on entendait les vrombissements rageurs, ll est rentré tout à coup, hors d’haleine.

– Il y en a un qui est tombé !

Pierre et Léonie n’ont pas eu l’air de le croire.

– Ils étaient trois qui faisaient la voltige. Celui-ci est parti en piqué, mais il avait le moteur arrêté. ll a disparu derrière les arbres, on a entendu un coup sourd…

Alors Miramont, curieux comme un gosse, à soixante-douze ans, s’est levé et il est parti avec Albert. On voyait maintenant une colonne de fumée noire. Albert ne s’était pas trompé, l’avion s’était bien écrasé. Albert et Miramont ont marché un bon quart d’heure par des sentiers de touyas. Une fois descendus jusqu’au bas du coteau et traversé le ruisseau, il a fallu remonter de l’autre côté. ll faisait une chaleur accablante. Miramont a mis son mouchoir à carreaux violets sous son béret.

Là où l’avion était tombé, sur un petit bois de châtaigniers, la pente était très forte. Un coin de touya avait pris feu. Miramont s’est arrêté, et lui et Albert ont regardé. L’avion formait un énorme brasier dont les flammes étaient presque blanches. ll y avait déjà du monde, mais personne ne s’approchait : on avait peur. Les gendarmes de Lasseube sont arrivés. Eux se sont avancés et, au moyen d’une perche, ils ont fouille dans ce brasier. On a vu rouler une masse noire. C’était le pilote, ou plutôt le tronc du pilote, sans bras ni jambes, et dont le volume semblait double…

Peu après, les Allemands étaient là. Les deux autres avaient dû donner l’alerte… Aussitôt, ils ont fait évacuer tout le monde, sauf les gendarmes. Albert et Miramont sont repartis, avec Pierre qui les avait rejoints, ainsi que tout le voisinage. M. Camy aussi était là. Le lendemain, il allait revenir sur les lieux avec sa classe, qui aurait droit sûrement à une rédaction sur l’événement. Car, pour Aubertin, c’était un événement : Albert et Miramont en parleraient longtemps, de sorte que je n’ignore aucun détail. Mais Albert a manqué la classe le lendemain (ce devait être les derniers jours). Je suis sûre qu`il aurait aimé faire la rédaction…

(Souvenirs d’une vieille pendule – Albert Peyroutet 2005)