L’histoire commune de Lacommande et Aubertin par Jean-Claude Lassègues

23/12/10 – Jean-Claude Lassègues, cousin de Michèle Pédelacq et d’Emile Bascourret, s’est livré à un travail de recherche sur l’histoire commune de Lacommande et d’Aubertin. Il publie dans la revue « Généalogie des Pyrénées Atlantiques » de décembre, ce texte que nous vous proposons ci-dessous extrait d’un ouvrage en cours d’édition chez Marrimpouey « Quelques pans de l’histoire d’un petit village béarnais : Lacommande »


L’histoire commune de Lacommande et d’Aubertin

Les populations des actuels villages d’Aubertin et de Lacommande ont un passé commun qui s’étend sur plus de 700 ans. Quelques faits historiques et quelques anecdotes sont décrits ci-après pour illustrer une cohabitation qui débuta en 1128 pour se terminer en 1867.

C’est en 1128 qu’apparaît pour la première fois le nom d’Aubertin à l’occasion de la création de l’Espitau deu Faget d’Aubertii par Gaston IV le Croisé et sa femme Talèse (1).

Représenté sur le porche de la cathédrale d'Oloron, Gaston IV de Béarn, dit le Croisé, fut vicomte de Béarn de 1090 jusqu'à sa mort en 1131.Il s'illustra dans la première croisade, puis dans la Reconquista aux côtés du roi d'Aragon Alphonse le Batailleur

(Les légendes apparaissent en laissant la flêche de la souris sur l’image)

Cet hôpital, et l’église qui sera construite peu après, vont constituer le noyau fondateur de ce qui deviendra la Commanderie d’Aubertin, puis la Commande d’Aubertin et enfin Lacommande (2).
La Charte Albertine de 1128 confère aux habitants de l’endroit le droit de cultiver le domaine situé entre la Bayse et le haut du coteau vers l’Ouest. Dès le début, la Bayse constitue donc une limite naturelle entre deux communautés.

Les anciens propriétaires du lieu ayant été dédommagés, l’établissement hospitalier va être géré en toute indépendance par les Chanoines réguliers de Saint-Augustin. Ils sont eux-mêmes sous l’autorité du Seigneur de Béarn qui les a installés et du prieuré de Sainte-Christine du Somport qui est en quelque sorte la maison-mère d’un réseau de tels établissements créés entre les XIe et XIIIe siècles (3).

Cette double appartenance va faire l’objet, en 1297, d’un contrat de paréage (4) qui établit une égalité de droit et de possession indivise entre le Seigneur de Béarn et le Commandeur d’Aubertin. Il décrit aussi les possessions de la Commanderie (deux moulins, un hôpital, une église, un cloître, des maisons, un pressoir, deux vignes, deux vergers, des terres et bois) et il fixe clairement les droits et usages de cette communauté qui s’étend désormais sur un territoire qui est pratiquement celui de l’actuel village de Lacommande.

Ce contrat de paréage établit de façon définitive l’indépendance de la Commanderie d’Aubertin. De plus, parmi les 17 articles très détaillés qu’il comporte, il en est un qui va jouer un rôle crucial dans les relations entre les communautés de Lacommande et d’Aubertin. Il s’agit du treizième article qui stipule que tous les habitants doivent se rendre à l’église existante et qu’il ne pourra se faire d’autre église paroissiale sans l’accord des religieux et du Commandeur.

Carte postale : vue générale de Lacommande.

Cette disposition va être appliquée pendant des siècles et elle va même traverser l’épisode houleux de la Réforme puisque les Barnabites, qui reprennent l’établissement au début du XVIIe siècle, inscrivent encore en 1768 dans leur

« aveu et dénombrement » (5) : « Les dits religieux en la qualité de Commandeurs sont en droit et possession de nommer à la cure qui comprend le lieu de la Commande et celuy d’Aubertin, sans que dans le dit lieu d’Aubertin il se puisse batir aucune église paroissiale ni oratoire sans le consentement des dits religieux, le tout étant règlé par un acte de paréage passé entre le prince Roger Bernard et Marguerite, Seigneurs de Béarn et le Commandeur d’Aubertin le mercredi avant la fete de St Laurens l’an 1297 ».

En 1776, Louis François de Navailles-Mirepeix doit lui aussi produire son « aveu et dénombrement » devant le Parlement de Navarre. Il possède le château d’Aubertin qui surplombe la Commanderie et il contrôle pour l’essentiel le territoire de l’actuelle commune d’Aubertin.

Les deux communautés de part et d’autre de la Bayse sont donc soumises à deux autorités distinctes. Elles possèdent aussi leur propre conseil.
Peu de temps après l’aveu et dénombrement des Barnabites, et peut-être bien stimulés par les déclarations de ces derniers qui continuent à les maintenir en état de dépendance religieuse, les Aubertinois demandent à l’évêque d’Oloron la permission de construire une église à Aubertin. Le principe en est admis en 1773, mais il s’écoulera presque un siècle avant qu’Aubertin n’ait son église paroissiale.

Entre-temps, de nombreuses péripéties viennent émailler les relations entre les deux villages. Nous en avons retenu quelques unes dans ce qui suit pour évoquer le très long processus qui conduira finalement à la séparation en deux paroisses.

Pendant très longtemps, les habitants des deux communautés ont donc fait cause commune, rassemblés par la présence d’un unique centre religieux. Sous l’Ancien Régime, c’est plutôt contre la volonté hégémonique de Monein que les habitants de la Commanderie ont dû batailler. La communauté de Monein estime en effet que le domaine de la Commanderie lui appartient et cela occasionne de très nombreux procès (6).

JPEG - 92.4 ko
Carte postale des années 1900. A droite, la maison Lespitau a les pieds dans le baniu qui alimente encore le moulin situé à gauche de la route en passant sous le pont. On distingue au premier plan à gauche, la maison Thomas (Hourcade) et au fond à gauche la maison Croharé (Sarthou).

Voici qu’après la Révolution, la donne change complètement. Monein ne semble plus se préoccuper de ce petit territoire devenu la commune de Lacommande. Par contre, la municipalité d’Aubertin est de plus en plus contrariée de voir ce qu’elle considère comme un de ses quartiers affirmer son autonomie. Dans le même temps, les Lacommandais sont plus que jamais convaincus de leur indépendance ancestrale et ils brandissent à la moindre occasion le contrat de fondation de 1297. C’est ainsi que, le 11 février 1791, le procureur de la commune de Lacommande, Bazile Mercer, se rend chez le procureur de la commune d’Aubertin, Binguères, pour lui remettre devant témoins

« le contrat fondamental du village de Lacommande de l’ancien Aubertin de l’année 1297 passé entre haut et puissant Seigneur Monsieur Roger Bernard Comte de Foix et Vicomte de Béarn et la Dame Marguerite Comtesse et Vicomtesse des lieux susdits d’une part et Maître Fortaner de Pimbou, Commandeur de la Maison d’Aubertin d’autre, Ensemble l’arrêt de la Cour du 22 août 1713 rendu en rapport du sieur de Mosqueros rapporteur d’où les présentes copies dépendent le tout a été bien et duement communiqué au sieur Binguères procureur de la commune d’Aubertin et luy ai délivré du tout copie dans son domicile, déclarant au surplus l’exposant qu’il n’a et ne peut avoir d’autre pièce à communiquer que celle dont il a donné copie qui pour ce qui regarde la Charte ou Histoire de Monsieur de Marca de laquelle le conseil de l’exposant a fait mention dans sa pétition devant l’auguste assemblée nationale est une loi publique connue de tout le monde par la célébrité de son auteur et le défenseur de l’adversaire qui l’a en main pourra vérifier si elle a été bien rapportée proteste cependant après le délai échu de poursuivre jugement  » (4).

Pierre de Marca, historien né à Gan 1594/1662. Auteur de l'Histoire du Béarn (1640). Il fut président du Parlement de Navarre en 1621. Devenu veuf, il abandonna la justice pour la robe d'ecclésiastique en 1642. Il devient archevêque de Toulouse en 1652.

Il est amusant de constater que pour rappeler l’indépendance de son village et dans un contexte post-révolutionnaire tout frais, le procureur de Lacommande fait encore appel au contrat de fondation de 1297. Il fait même référence à la Charte Albertine de 1128 en considérant l’histoire de Monsieur de Marca comme une loi publique au seul motif de la célébrité de son auteur !
Tout ceci n’ébranle pas beaucoup la conviction des Aubertinois comme l’indiquent quelques comptes rendus de leur municipalité (7) dans les années 1803-1808. Ils estiment en effet :

(14/01/1805) « qu’il est prouvé par des titres anciens que les territoires d’Aubertin et de Lacommande n’en forment qu’un seul, que c’est par un malentendu qu’on a formé deux municipalités dans un même lieu « .
Ils vivent de plus en plus mal le fait de devoir se rendre à l’église de Lacommande dont ils assurent en grande partie l’entretien (les sept huitièmes), sans parler du presbytère et du cimetière.
(14/05/1808) « le territoire de la Commande est un démembrement de celui d’Aubertin et il est ridicule qu’une commune qui renferme 260 habitations se réunisse à son église dans une autre commune composée de 36 habitations ».

"Il faut absolument une église, un cimetière et un curé à Aubertin"

Les distances à parcourir, la traversée de la Bayse en période de crue, la présence du curé auprès de cette église, c’est-à-dire loin de la plupart des maisons d’Aubertin, sont des inconvénients imposés depuis toujours par les religieux.

(14/05/1808) « un ruisseau considérable et dangereux appelé Labaize qui sépare les deux communes est sujet à de fréquents débordements dans toutes les saisons mais principalement pendant l’hiver, […] ces débordements privent les habitants de la faculté de se rendre à l’église située à Lacommande et les mêmes inconvénients empêchent le desservant scéant à Lacommande de se transporter dans les habitations d’Aubertin pour administrer les malades ».

Le départ des Barnabites aurait dû simplifier la situation. Non seulement il n’en est rien, mais de nouveaux problèmes surgissent. Tout d’abord, les finances de la municipalité d’Aubertin sont au plus bas et la ressource de l’octroi sur les consommations leur échappe. Il y a en effet quatre cabarets à proximité immédiate de l’église, mais ce sont les Lacommandais qui en récoltent le bénéfice.

(15/04/1806) « le seul moyen qui se présente à l’égard de deux communes aussi rapprochées que celles d’Aubertin et de Lacommande réunies depuis 800 ans pour le spirituel serait celui de réunir les deux territoires au chef lieu d’Aubertin qui est l’endroit le plus populeux afin que l’octroi put être employé avec justice à l’avantage des deux communautés ».

le desservant de l'église a manifesté l'impossibilité où il se trouve de desservir lui seul les communes d'Aubertin et de Lacommande

Il est vrai que 800 ans de spiritualité (en réalité un peu moins de 700, mais c’est quand même beaucoup) valent bien une part de l’octroi sur les consommations, d’autant plus que les Aubertinois, beaucoup plus nombreux, doivent pas mal consommer quand ils se déplacent pour les cérémonies religieuses. D’autre part, la population totale a augmenté et le curé se plaint de ne pouvoir assurer les services spirituels sur l’ensemble du territoire. Il faut lui adjoindre au moins un vicaire, mais, d’après les dispositions gouvernementales, tous deux doivent être logés et rétribués par les municipalités.
(20/02/1804) « le desservant de l’église a manifesté l’impossibilité où il se trouve de desservir lui seul les communes d’Aubertin et de Lacommande qui sont d’une étendue immense et dont la population est de plus de douze cent âmes et qu’il faudrait un autre prêtre pour l’aider dans les fonctions du culte ».

Le cimetière devient aussi trop exigu et la charpente de l’église inquiète :

(14/05/1808) « le cimetière est attenant à l’église et il est si borné que tout l’espace est comble par la quantité des fosses servant à ensevelir les morts, il est donc de toute urgence de l’agrandir sans qu’on trouve aux environs de l’ancien le terrain nécessaire à la complétion. L’église succursale qui existe depuis plus de 800 ans est dans un délabrement qui nécessite de grandes réparations et présente même des dangers éminents […] par la vétusté du boisage ». 

Les stèles discoïdales du cimetière qui jouxte l'église romane St-Blaise de Lacommande.

En fait, la solution à tous ces problèmes est évidente : il faut absolument une église, un cimetière et un curé à Aubertin. Le principe en a été convenu dès 1773 et il existe des documents très explicites sur la volonté de l’évêque d’Oloron, de Monsieur de Navailles-Mirepeix et de la communauté d’Aubertin conduite par ses jurats (8).

L’ingénieur des Ponts et Chaussées Gleizes effectue une étude détaillée et présente devis et plans de l’église dès le 15 mai 1774. Le montant total des travaux s’élève à 16353 livres.

« L’église paroissiale d’Aubertin qu’on doit construire sera placée au local appelé de Caussitou qui a été choisi et destiné à cet usage conformément à l’indication donnée dans le procès verbal du commissaire vicaire général député du 5 mars 1773, le dit terrain confrontant du midi avec le vignoble de Caussitou dit Medalous (?) entre deux chemin public qui conduit au bourg du Plaa et d’autre côté terres appartenant au Seigneur d’Aubertin ». 

Pourtant, plus 13 ans après, les assemblées de la communauté d’Aubertin en sont encore à discuter de l’organisation des travaux, toujours sur la base du devis de Gleizes. Comment se fait-il que le projet avance si lentement ? Plusieurs raisons peuvent être évoquées. La première tient évidemment à l’éternel problème du financement. Les jurats s’ingénient à trouver des fonds à travers la vente de biens communaux et le prélèvement d’impôts supplémentaires. Ensuite, l’épisode révolutionnaire n’a certainement rien arrangé.

Camp Romain fortifié au IIIème siècle, puis château féodal au XIIème siècle, devient ensuite château Renaissance construit au XVIème siècle par Jean d'Artiguelouve. Acheté le 30 Juin 1640 par Jean de Navailles

Il semble qu’une petite chapelle ait été effectivement construite près du château de Navailles, mais elle ne correspondait pas aux vœux des Aubertinois et n’avait pas la capacité requise. Elle aurait été gravement endommagée au moment de la Révolution, tandis que le château, et sans doute les terres attenantes, furent achetés par Peyré dès le 11 brumaire de l’an 2 (01/11/1793), ce qui explique les considérations suivantes du Conseil Municipal d’Aubertin quelques années plus tard :

(14/05/1808) « la construction de la chapelle n’ayant pas eu son effet […] les réflexions ont porté les habitants à penser qu’il serait plus convenable de construire une église vers le centre de la commune et assez vaste pour contenir la généralité des habitants et de la faire ériger en succursale (9) […] il sera, à la diligence du Maire d’Aubertin, présenté une pétition à son Excellence le ministre du culte pour qu’il soit permis aux habitants de cette commune de faire construire dans leur centre et à leurs frais une église qui sera érigée en succursale dans laquelle celle de Lacommande continuera d’être réunie […] à cet effet le Maire sera autorisé de faire démolir l’église actuelle pour se servir des matériaux et des autres objets nécessaires au culte ».

Les fonts baptismaux de l'église Saint Blaise de Lacommande
Que se passe-t’il à Lacommande pendant ce temps là ? A la faveur du départ des Barnabites, deux Aubertinois relativement aisés et assez influents, Peyré dit Bergerou et Bascourret dit Espaa achètent beaucoup de biens, dont un moulin chacun, et Peyré franchit même le pas (ou plutôt la Bayse) en s’installant dans le presbytère rénové attenant à l’église. Il achète aussi l’hôpital qu’il transforme en grange et chai.

L'hôpital fut vendu le 11 brumaire de l'an II au sieur Peyré dit Bergerou. Il fut racheté dans les années 1990 par le conseil général des Pyrénées Atlantique qui le restaura entièrement

Quant aux Lacommandais, « à l’inverse des Aubertinois » (Voir la délibération du conseil municipal d’Aubertin sur cette question le 20 mai 1838), ils ne voient pas l’utilité de fusionner avec Aubertin malgré les admonestations des autorités préfectorales. On trouve encore quelques échos de ce débat en 1838 dans un compte rendu de la Municipalité de Lacommande (10) :

« L’an Mil huit cent trente huit et le huit mai au lieu de Lacommande en la maison commune, salle de la Mairie, en assemblée du conseil municipal, convoqué par Monsieur le Maire en exécution de la lettre de Monsieur le Sous-Préfet du 28 avril dernier ayant pour objet de délibérer sur le projet de réunion de cette commune à celle d’Aubertin conformément à l’article 2 de la loi du 18 juillet 1827 sur l’administration municipale en laquelle assemblée ont été présents MM Croharé, Peyré, Malapesse, Pourailly, Loustalet, Labourdenne, Bonnelucq, Lafargue et Loustaunau Maire, membres du conseil municipal, assistés des plus imposés en nombre égal à celui de leurs membres, présents les sieurs Bordelongue, Titou, Labourdenne Pierre, Dublanc, Barcelonne, Pucheu, Pelot, Malapesse, Berot et Cazenave. Après avoir donné lecture tant de la lettre que de la Loi sus-mentionnée et recueilli les avis des citoyens ainsi assemblés sur la convenance de la réunion, le Conseil Municipal ainsi assisté et de l’avis des plus imposés estime à l’unanimité que cette réunion ne peut avoir lieu sans un préjudice notable aux intérêts de la présente commune, et les motifs de ce préjudice sont :
1/ la disproportion des revenus communaux dont ceux propres à la présente commune, n’importe la modicité de la population, excèdent de la moitié ceux propres à la commune d’Aubertin dont la population est plus de quatre fois plus forte que celle de Lacommande
2/ de ce que les crues fréquentes du ruisseau Labayze qui divise les deux communes intercepte toute communication pendant des temps considérables. Les habitants de Lacommande, dans le cas où les autorités municipales seraient à celle d’Aubertin, éprouveraient de grands inconvénients pour y recourir dans des cas urgents, notamment pour les actes de l’état civil ; pour ces raisons et autres qu’on trouve inutile de déclarer, les délibérants supplient les autorités compétentes de daigner ordonner que la réunion projettée ne puisse pas avoir lieu.
Fait et délibéré à Lacommande le dit jour, mois et an que dessus »
.

Au carrefour, la route qui vient de Pau part à gauche vers Lasseube et à droite vers Monein. En continuant tout droit, elle monte vers l'église et l'hôpital en passant entre les maisons Peyré (mairie, à gauche) et Duteix (à droite).
Le premier argument est difficilement compréhensible. Il semble que les Lacommandais, libérés de l’emprise des Barnabites, se trouvent désormais plus riches que les Aubertinois et ne veulent pas s’appauvrir dans une fusion. Le deuxième argument, concernant les crues de la Bayse, est presque comique tellement il a déjà été utilisé dans l’autre sens par les Aubertinois qui devaient se rendre à l’église de Lacommande. Malgré cette faible défense, la fusion des deux communes ne se fera pas et, finalement, lorsque les Aubertinois finiront par avoir leur propre église, le sujet ne sera plus d’actualité.

L’inauguration de l’église d’Aubertin a lieu au mois d’août 1867. C’est un évènement capital car il consacre la séparation définitive des deux communes en deux paroisses distinctes. Aubertin a enfin son église, son cimetière et son curé. Curieusement, le Sous-Préfet demande alors son avis au conseil municipal de Lacommande sur le projet d’érection de cette église ! Autant cette demande est bizarre, étant donné que l’église est déjà construite, autant la réponse des Lacommandais est difficile à qualifier :

JPEG - 50.5 ko
04/08 – Une carte postale ancienne du village d’Aubertin

« Le Conseil Municipal de la commune de Lacommande réuni extraordinairement à la suite d’une lettre de Monsieur le Sous-Préfet tendant à ce que cette assemblée émette son avis sur le projet d’érection de l’église d’Aubertin récemment construite en succursale […].
Considérant que depuis la première moitié du douzième siècle l’église succursale de la commune de Lacommande a toujours joui sans interruption de l’exercice du culte et que la commune d’Aubertin au contraire ne possédait jusqu’ici aucun édifice religieux et est encore réunie en ce moment à notre église pour l’exercice du culte.
Considérant cependant qu’aujourd’hui la commune d’Aubertin a construit une autre église sur son territoire et que la nécessité d’y établir l’exercice du culte se justifie par un nombre suffisant de fidèles
Est d’avis
Que la nouvelle église construite sur le territoire d’Aubertin sera érigée en succursale, en observant toutefois que l’église de Lacommande est et restera église succursale principale en raison des nombreux avantages qu’elle aura toujours sur celle d’Aubertin et qui peuvent se résumer ainsi qu’il suit : son style, sa position topographique et principalement le nombre des fidèles qui la fréquentent.
Pour son style, qui est le style roman, elle est construite tant à l’intérieur qu’à l’extérieur en pierre de taille mais le péristyle qui entoure le sanctuaire est surtout remarquable tandis que celle d’Aubertin ne paraît avoir aucun style, la maçonnerie et la couverture de la voute en planches plates sous [. ?.] plafond.
Dans sa position topographique, l’église de Lacommande se trouve à proximité d’une grande route et au centre de la commune dont la population est agglomérée et, au contraire, celle d’Aubertin se trouve sur une colline dont les abords sont difficiles, au milieu d’une population sans agglomération et très disséminée.
Par le nombre, l’église de Lacommande réunira toujours un nombre très supérieur de fidèles que celle d’Aubertin, car à la population de Lacommande se joindra au moins un grand tiers des habitants d’Aubertin trop éloignés de leur nouvelle église et qui déjà font des démarches pour se réunir entièrement à Lacommande, et aussi 600 âmes des sections circonvoisines de Monein […] plus éloignés de leur propre église que de l’église de Lacommande ». 

Cet exposé en trois points qui démontre la supériorité de l’église de Lacommande sur celle d’Aubertin est un vrai morceau d’anthologie, mais il traduit l’humeur du moment.
Dans l’histoire commune des deux villages, la vie scolaire a été aussi pendant longtemps un sujet très important sur lequel ils ont été obligés de composer et de s’entendre. Par tradition, le régent de Lacommande accueille des élèves des communautés voisines. Ainsi, en 1782, Jean Lembeye d’Eysus accepte le poste de régent à Lacommande

« sous la réserve de lui permettre de prendre des écoliers étrangers » (11).

Cette demande est facilement acceptée et il peut ainsi obtenir un petit complément de salaire. En même temps, cela arrange bien les « étrangers », c’est-à-dire les habitants tout proches des communautés d’Aubertin et de Monein (Laquidée, Uchaa).

La situation ne change pas beaucoup après la Révolution car il devient nécessaire qu’une école ait un nombre minimum d’élèves, ce qui oblige l’école de Lacommande à continuer à accueillir des enfants d’Aubertin et de Monein. Le nombre total d’élèves est alors d’une cinquantaine.

"Dans l'histoire commune des deux villages, la vie scolaire a été aussi pendant longtemps un sujet très important sur lequel ils ont été obligés de composer et de s'entendre."

D’un autre côté, Aubertin a besoin de deux écoles vu sa population et son étendue. Cette question fait l’objet d’un très grand nombre de délibérations du Conseil Municipal d’Aubertin dans les années 1802-1806. Ainsi :

(17/09/1805) « Il y aura deux écoles primaires dans la commune, la première comprendra les élèves qui habitent dans les sections de Feugarousse, Serrecaute et moitié de celle du Plaa et sera placée vers le centre de la commune, soit auprès de Tuquet, soit dans le voisinage. La seconde dans le quartier appelé le Bourg du Plaa, tout auprès de la maison commune où se réuniront les élèves de la Commande, ceux de la moitié de la section du Plaa et ceux de la section entière de Baix ».

Dans ce compte-rendu et dans plusieurs autres, les Aubertinois paraissent décider de la politique scolaire pour l’ensemble Aubertin/Lacommande sans avoir de réelle autorité sur ce qui se passe à Lacommande. Pire que cela, ils sont eux-mêmes dans des conditions encore plus précaires si l’on en juge par le compte-rendu suivant :

(20/01/1806) « Considérant qu’il existe dans cette commune un instituteur qui réunit les qualités requises et que faisant son école sous le porche de l’église succursale il convient d’indiquer un local plus commode en se conformant au tableau approuvé par le Préfet[…]
Le conseil municipal de la commune d’Aubertin arrête :
Il y aura une école primaire dans la commune d’Aubertin qui sera placée dans la maison du sieur Coudure au quartier appelé le Bourg du Plaa. Il sera formé une liste en trois classes relatives à l’aisance des habitants. Tous les habitants ayant des enfants concourront à la rétribution qui doit être accordée à l’instituteur […]
Est à nouveau nommé instituteur le sieur Trucq de Monein reconnu avoir les qualités requises lequel sera tenu de prêter son serment devant nous ».

Donc, en 1806, on en serait encore, à Aubertin, au stade des projets et l’instituteur ferait cours sous le porche de l’église succursale ! Mais de quelle église s’agit-il puisque la chapelle près du château de Navailles a été très endommagée et que la nouvelle église d’Aubertin est loin d’être construite ? On n’ose imaginer qu’il s’agisse de l’église de Lacommande.
Justement, les Lacommandais justifient la présence d’une école par celle de l’église :

 (24/08/1833) « Considérant que la commune de Lacommande ne possède que 200 âmes (40 habitations), qu’elle possède au centre une église qui sert également à la commune d’Aubertin, celle-ci n’en ayant aucune en propre.
Considérant que de tous les temps et actuellement la commune de Lacommande a eu un instituteur pour l’instruction primaire, qu’un grand nombre d’enfants de la commune d’Aubertin se rendent à la dite commune, recevant des instructions du dit instituteur et se trouvant ainsi à portée d’assister aux offices divins […]
Considérant que la commune de Lacommande ne peut avoir un instituteur communal sans être réunie pour l’enseignement à celle d’Aubertin et qu’attendu que l’église se trouve à Lacommande, la demeure de l’instituteur devrait y être fixée de préférence ».

Il faut dire que l’instituteur (lou regén) travaille à cette époque en relation étroite avec le curé. Son rôle est défini en ces termes par le conseil municipal d’Aubertin :

« (20/01/1806) Il sera tenu d’enseigner à lire, à écrire, à chiffrer et d’instruire les élèves suivant le nouveau système métrique, mais aussi les élever dans les principes de la religion catholique. Il sera tenu d’assister aux cérémonies religieuses et de se rendre utile pour le chant et autres services du culte ».

L’instituteur le plus emblématique de Lacommande s’appelle Barthélémy Pucheu. Il a commencé sa carrière en 1806 à l’âge de 17 ans et il la terminera en 1856. Durant cette longue période, il aura connu plusieurs locaux, plus ou moins adaptés, pour accueillir ses élèves qui sont uniquement des garçons. Le 08/01/1834, le conseil municipal de Lacommande entérine la situation suivante :

« Considérant que les appartements ont été affermés pour un an pour la somme de 100 francs au sieur Loustalet pour servir de maison d’école et de logement à l’instituteur par M.M. les Maires des deux communes d’Aubertin et de Lacommande […] Considérant que la désignation d’un candidat pour instituteur doit être faite, il y a lieu de prendre le sieur Barthélémy Pucheu instituteur à Lacommande qu’il a été aussi désigné par la commune d’Aubertin ».

"90 filles sont scolarisées par les Sœurs. Elles viennent en majorité des villages voisins car celles de Lacommande ne sont qu'une dizaine."

Les « appartements » que loue Loustalet ne doivent pas être bien convenables car l’inspecteur des écoles primaires des Basses Pyrénées écrit le 3 juin 1840 au Maire d’Aubertin :
« Monsieur le Maire,
Quand je passai il y a peu de jours à Lacommande, je fus frappé de l’exiguïté et de l’inconvenance du local où se tient l’école. Il est impossible que les enfants des deux communes réunies, Aubertin et Lacommande, puissent y travailler avec succès. Lorsqu’ils sont au complet, c’est-à-dire au nombre d’environ cinquante, ils doivent y être nécessairement entassés puisque les deux petites chambres louées et séparées par une cloison peuvent tout au plus contenir 25 élèves, mais outre que le local est excessivement borné, l’air ne peut point y être renouvelé, purifié, attendu qu’il n’y a pour les deux chambres que deux fenêtres et que ces fenêtres sont au midi. L’insalubrité se joint donc ici aux inconvénients qui résultent de l’exiguïté du local. Vous comprendrez aussi bien que moi, Monsieur le Maire, que cet état de choses ne peut être toléré plus longtemps. C’est ce qu’ont reconnu en ma présence Mr le Maire et Mr le curé de Lacommande.
Nous avons aussi reconnu qu’il serait facile d’y remédier en transportant l’école dans la maison même de l’instituteur qui offre un local très convenable à un prix plus modéré.
Permettez-moi, Monsieur le Maire, d’appeler votre attention, votre sollicitude sur la nécessité d’un changement de dispositions à cet égard. Trois raisons puissantes le réclament impérieusement, la santé des enfants, le progrès de l’école et un intérêt d’économie.
Je m’en rapporte pleinement aux soins de votre administration non moins qu’à celle de Mr le Maire de Lacommande. Vous saurez prendre de concert les mesures nécessaires pour qu’un changement si désirable s’opère le plus tôt possible ».

Les Conseils Municipaux reconnaissent que le local proposé par l’inspecteur est plus convenable sous tous les rapports que celui de la maison Loustalet. Ils résilient donc le bail et transfèrent l’école dans la maison de l’instituteur. Cependant, Barthélémy Pucheu finit par prendre sa retraite et la commune de Lacommande fait construire une maison d’école pour les garçons en 1858.
Malgré de grandes déclarations de principe, la scolarisation des filles a été beaucoup plus tardive, mais au moins elle a pu bénéficier assez vite d’un local correct grâce à un généreux donateur, l’ancien Maire Malapesse. En effet, celui-ci installe des religieuses (les Filles de la Croix, dites de St André) dans une maison qu’il possède juste au-dessus de l’église et de l’hôpital, à condition qu’elles l’utilisent pour l’éducation des filles.

Ceci se passe dans les années 1860 et le succès ne se fait pas attendre puisque, quelques années plus tard, 90 filles sont scolarisées par les Sœurs. Elles viennent en majorité des villages voisins car celles de Lacommande ne sont qu’une dizaine. Après le départ des Sœurs, en 1903, la commune rachètera cette maison à la famille Malapesse et installera une école mixte qui accueillera pour l’essentiel les enfants de Lacommande car il s’est créé entre-temps des écoles dans les villages voisins. Quant à l’école des garçons, elle sera transformée en presbytère.

Ecole mixte de Lacommande en 1917/1918. L'institutrice serait Mlle Guicharnaud. A sa droite se trouvent Thérézia Labourdenne et sa cousine Valentine Tuheil, mère de Jean-Claude Lassègues. Au premier rang, assis à l'extrême gauche, Jean Tuheil, frère de Valentine.

Ainsi, à une date pas très éloignée de celle de l’inauguration de l’église d’Aubertin, les problèmes d’école finissent par être résolus dans chaque commune et les deux villages d’Aubertin et de Lacommande voient leurs destins se séparer définitivement après plus de 700 ans de cohabitation.

JPEG - 96.8 ko
05/08 – Carte postale d’Aubertin prise certainement avant 1900 depuis l’emplacement de la mairie (ancien presbytère). Derrière les vignes que l’on voit au premier plan, on distingue à gauche la maison Bitaillou aujourd’hui disparue.

De toute évidence, la question religieuse aura été centrale dans l’histoire commune des deux villages. Il n’est pas anodin que toutes les cérémonies religieuses incluant les baptêmes, mariages et sépultures aient eu lieu jusqu’en 1867 à Lacommande où était situé l’ensemble de l’établissement religieux (église, cimetière, presbytère). Cela avait entraîné l’existence de 4 cabarets à proximité immédiate, d’une école de garçons et ensuite d’une école de filles. Le fait qu’il y ait eu une étude notariale à Lacommande sans discontinuer de 1791 à 1909 n’est sans doute pas étranger au rassemblement des populations dans ce centre « cultuel et culturel ». Il est facile de comprendre la frustration des Aubertinois après la Révolution lorsque ce petit quartier excentré et privilégié se permit, en plus, de se constituer en commune indépendante.

Limites des communes de Lacommande et d'Aubertin (traits pointillés). La Bayse, représentée en trait plein, coule vers le Nord. Les superficies respectives sont 3,3 et 17,4 km2 pour des populations respectives qui étaient de 200 et 1150 habitants en 1793 pour passer à 247 et 634 habitants en 2007.

Mail de Jean-Claude Lassègues


Références
1. Marca P. Histoire de Béarn, Tomes I et II, Ed. Princi Néguer, 2000
2. Couet-Lannes L., Legrand F. C. et P. Tucoo-Chala P. Lacommande, un relais en Béarn sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, édité par les Amis des Eglises Anciennes du Béarn, 1998.
Notons que des études récentes montrent que le relais de Lacommande n’a pas été créé spécifiquement pour les pèlerins de Compostelle, mais, plus largement, pour les pauvres et pour les voyageurs en tout genre qui passaient en Aragon ou en revenaient dans le cadre de ce qui est la grande affaire de l’époque : la Reconquista. Gaston IV le Croisé participa d’ailleurs activement aux batailles contre les Musulmans de l’autre côté des Pyrénées. Tout ceci est particulièrement bien exposé dans le livre de Robert Elissondo « L’Hôpital-Saint-Blaise. Histoire, art et croyances sur les routes pyrénéennes du XIIe au XXIe siècle, Atlantica, 2009 ». L’établissement de l’Hôpital-Saint-Blaise présente beaucoup de similitudes avec la Commanderie d’Aubertin.
3. Tucoo-Chala P. Quand l’Islam était aux portes des Pyrénées, J & D Ed., Biarritz, 2000.
4. A.D.P.A. E353. Contrat de la fondation du village de l’ancien Aubertin, autrement Lacommande d’Aubertin.
5. A.D.P.A. B5761 Aveux et dénombrements de Béarn
6. Duval M.-V. Monein, une communauté du Béarn au moyen âge et sous l’ancien régime, Presses de S.A.I. Biarritz, 1991.
7. A.D.P.A. Archives communales d’Aubertin, Délibérations du conseil municipal. 1D1 à 1D3.
8. A.D.P.A C414. Devis des travaux de terrassement, maçonnerie et charpente pour l’édification de l’église d’Aubertin, dressé par Gleizes, ingénieur.
9. A la fin du XVIIIe siècle, succursale (du latin succursus, aide, support, secours) était un adjectif utilisé uniquement dans un sens religieux. Ainsi, une église succursale était une église destinée à suppléer l’insuffisance de l’église paroissiale. Dans les comptes rendus des conseils municipaux d’Aubertin et de Lacommande, le terme de succursale est utilisé indifféremment pour les églises des deux communes, sauf que les Lacommandais revendiquent en 1867 le statut illusoire de succursale principale.
10. A.D.P.A. Archives communales de Lacommande, Délibérations du conseil municipal. 1D1 à 1D5 (1819-1898).
11. A.D.P.A. E dépôt Lacommande, BB1. Délibérations du conseil de la communauté de Lacommande pour la période 1780-1792.